20 sept.

Jean-Pierre et Luc Dardenne - Le Gamin au vélo

La salle réservée à la vision de presse du film Le gamin au vélo était pleine à craquer le jour de la découverte de l'avant-dernier film des frères Dardenne. C’est que c’était, après un rapide sondage autour de nous, la première fois qu’un film des frères Dardenne était projeté avant Cannes. Tous sélectionnés à Cannes en compétition officielle depuis 1999, leurs longs métrages de fiction précédents sortaient en général à l’automne chez nous et c’était dès lors au Festival français que les journalistes les découvraient.

Dans Le gamin au vélo, les frères abordent à nouveau le thème du lien, sujet qui est au cœur de leur travail.
Et ils le font, une fois de plus, avec succès, racontant avec justesse l'histoire d'un garçon à la dérive qui se voit ouvertes les portes du foyer et du cœur d'une jeune femme.
Les deux acteurs principaux - Cécile de France et le jeune Thomas Doret - sont impeccables.
L'actrice belge joue de manière très sobre tandis que le jeune comédien, nouvelle découverte des réalisateurs, se montre très convaincant pour ses premiers coups de pédale à l'écran.
Notons également qu'on y retrouve avec bonheur deux acteurs fétiches des frères : Olivier Gourmet, présent dans tous leurs films, pour une apparition et Jérémie Renier, qui endosse une nouvelle fois le rôle d'un père.

Le gamin au vélo nous emmène dans sa roue et nous sommes convaincus que le peloton de spectateurs qui le suivront avec passion jusqu'à la ligne d'arrivée sera de taille ! Le film avait d’ailleurs déjà très bien démarré chez nous, l’effet Cannes fonctionnant à merveille (le film y a remporté le Grand Prix du Jury, ce qui fait des frères Dardenne les réalisateurs présentant le plus beau palmarès sur la Croisette).
















Un tout grand merci à Benjamin Gille pour le montage des images et à Olivier Bouvin pour la captation de celles-ci !

Ci-dessous, vous trouverez retranscrites leurs réponses à trois de nos questions !

Quels sont les points de départ de vos films en général et de ce film-ci en particulier ? Et qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire cette histoire et puis de la mettre en images ?

Luc Dardenne : C’est une histoire qu’on nous a racontée à Tokyo, quand on y est allé montrer Le fils. C’était en 2002. On a rencontré une dame qui nous a parlé d’un gamin de la banlieue de Tokyo qu’elle avait connu. Le père l’avait déposé dans un orphelinat en disant qu’il viendrait le chercher, ce qu’il n’a jamais fait. Juge de la jeunesse, elle s’était occupée de cet enfant. Elle nous a parlé de lui et de la manière dont il avait attendu son père pendant des années. C’est resté dans notre tête. On en a souvent reparlé et on s’est dit un jour qu’il fallait faire un film autour de ce gamin qu’on ne connait que de ouï-dire puisqu’on ne l’a jamais vu. Et puis il est apparu, a disparu et ainsi de suite, et on avait un autre scénario qu’on écrivait avec une femme qui était médecin. Et il y avait, à un moment donné, une histoire entre cette femme-médecin et un môme. Et le fait qu’elle soit médecin nous a ramenés sans doute vers le fait de soulager la colère, la douleur, la souffrance du petit Japonais. Appelons-le comme ça. Puis on s’est dit que le métier de médecin était quand même un peu énorme puisqu’un médecin soulage déjà la douleur. Elle est donc devenue coiffeuse. « Comment est-ce que cette femme, en aimant ce garçon, va pouvoir apaiser sa colère, sa violence, son désir de destruction ? » « Est-ce qu’elle va pouvoir le sauver de son étant d’enfant qui souffre, qui ne va pas bien ? » Telles sont les questions abordées par le film.

Vous semblez vraiment avoir un besoin de filmer le présent. J’ai le sentiment que c’est pour vous une nécessité, un besoin. D’où cela vient-il ?

Luc Dardenne : Je crois que c’est difficile de répondre à cette question en se demandant pourquoi on ne fait pas des films historiques ou encore des films fantastiques, qui parlent sans doute aussi du présent d’une façon détournée, plus lointaine. Pourquoi parlons-nous des gens qui nous entourent, issus d’une petite ville où on a vécu un certain nombre d’années, les années de notre adolescence… Seraing. Je pense qu’avec nos documentaires, nos portraits, on a toujours été proches d’une série de gens qui parlaient d’ailleurs du passé. Ils racontaient des histoires de leurs vies. Mais je crois que tous ces gens-là ont fini par former une grande famille. Toutes ces histoires qu’ils nous ont racontées nous habitent vraiment et on les revoit, on pense à eux. Donc ce sont des gens du présent. Même s’ils parlaient d’histoires [passées]. On repense souvent à ces gens, à leurs enfants, à des histoires qu’ils nous ont racontées… Encore aujourd’hui, comme ce petit Japonais. Je dirais qu’il fait aussi partie de ces gens. On nous raconte une histoire et ça reste. Une histoire du présent. Maintenant, peut-être que si on nous racontait une histoire du passé qui restait, on se dirait : « Tiens, si on essayait de faire ce film qui se passe dans les années cinquante. Peut-être qu’on le ferait… On n’est pas braqué mais il faut que ça nous impressionne. Et souvent, ça vient d’histoires qu’on nous raconte ou qu’on lit : des faits divers.

Cécile de France et Thomas Doret forment à l’écran un duo très touchant. Comme est-ce que vous parvenez à obtenir, à chaque fois, autant de vos acteurs ? Et en l’occurrence, ici, comment est-ce que vous avez dirigé les deux acteurs principaux du film ?

Jean-Pierre Dardenne : Le mot « diriger » est peut-être un mot un peu excessif.

« Guider » ?

Jean-Pierre Dardenne : C’est plus ça ! C’est-à-dire que ce qu’il faut qu’on arrive à faire, c’est créer - et les répétitions ont servi entre autres à ça - un climat qui fait qu’on n’a plus peur l’un de l’autre. En l’occurrence, ici, Thomas jouait pour la première fois, aux côtés de Cécile de France, une actrice déjà très connue. C’est-à-dire qu’on accepte d’être là, avec des choses qui peuvent bien ou mal se passer, et qu’on n’est pas dans la posture de la démonstration. Et je pense que ça a eu un rôle très important pour eux. Je pense que c’était très important, et pour elle et pour lui, et pour nous aussi. Ce qui fait que quand on arrive sur le plateau de tournage, un mois et demi après, les comédiens - c’est une expression mais je n’arrive pas à en trouver d’autre pour l’instant - font ce qu’ils ont à faire et sont présents.

Luc Dardenne : Ce garçon s’est montré, dès les essais, dès le casting, très fort, très concentré. L’intensité chez lui, un regard, quelque chose qui accroche, une petite tête comme ça…

Jean-Pierre Dardenne : Avec deux yeux ! (il rit)

Luc Dardenne : Avec deux yeux... Et puis les commissures des lèvres un peu tombantes, qui lui donnaient un air parfois triste et puis il souriait et il avait soudain un visage très ensoleillé. Il y avait quelque chose chez lui de fort et, tout de suite, on a pensé que ce serait lui. Et il se fait aussi qu’il a une mémoire importante. Et le karaté joue peut-être un rôle là-dedans (NdA : Thomas Doret est ceinture marron) car il a une mémoire des figures. Une concentration. Et il connaissait son texte aux répétitions, tout de suite.

Jean-Pierre Dardenne : Dès la première répétition !

Luc Dardenne : Il n’a jamais eu de problème avec ça. Ça revenait. Il y a eu des textes plus difficiles mais ses textes sont longs. Il a donc été formidable. Ce compliment vaut aussi pour Jérémie, Cécile, Fabrizio et Egon. Mais Egon - le garçon qui joue le rôle de Wes - n’avait pas joué non plus. Il est à l’école, à l’IAD, en première année. Donc lui, il est venu aussi un peu comme un nouveau. Il n’avait jamais tourné pour une caméra, jamais été filmé. Je crois donc que Jérémie, et évidemment surtout Cécile, puisqu'elle a travaillé beaucoup plus de temps avec lui, ont donné à Thomas un sentiment de sécurité pour travailler. Le gamin n’était pas là tout le temps à se dire : « Pourvu que je ne me trompe pas, pourvu que je ne sois pas responsable de l’échec de la prise… ». On se trompe tout le temps. Nous disons une fois : « Tourne à gauche, mets-toi comme ça. Et puis non, en fin de compte[, fais le contraire]. » Nous aussi, on cherche ! Et puis il a compris qu’on était dans cette ambiance-là de recherche et de casse-cous, si je puis dire. C’est-à-dire on se casse la figure mais ce n’est pas grave ! On n’est pas là pour être toujours le meilleur. On n’est pas à l’école pour donner la bonne réponse. On est là pour chercher. Mais à un moment, il faut trouver. Et je crois que Cécile, elle est tombée là-dedans. Elle s’est sentie à l’aise et elle a travaillé. On a cherché. Elle a également aidé à ce que Thomas se sente bien dans les répétitions et ça s’est forcément répercuté sur le tournage, où il y avait une vraie ambiance de recherche. On est à nu mais on n’a pas peur d’être à nu. On recherche, on y va. On rate ? Ce n’est pas grave : on recommence.

05:59 Écrit par Jean-Philippe Thiriart dans Critiques de films, Interviews | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : freres, dardenne, gamin, au, velo, cecile, france | |  Facebook | |  Imprimer |

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