23 Juil.

JUSTICE LEAGUE - Heureusement qu’ils n’étaient que 5

De Zack Snyder
Avec Ben Affleck, Henry Cavill, Gal Gadot, Ezra Miller
Science-fiction - Action
2h

Cote : **

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La contre-attaque de DC envers Marvel débarque enfin dans les salles obscures après Man of Steel, en 2013, Batman V Superman l’année dernière et Wonder Woman voici quelques mois.
Après un faux départ avec Green Lantern en 2011, DC Comics a dû attendre 2013 et la sortie de Man of Steel pour parvenir à enfin à lancer son « Univers cinématographique DC » sur de bons rails. Parce que si les rouges l’ont fait - comprenez Marvel -, pourquoi pas les bleus ?

Réalisé par Zack Snyder, Man of Steel nous racontait l’histoire d’origine de Superman, de sa venue au monde sur Krypton, son monde natal, jusqu’à la mise hors d’état de nuire de ses lointains cousins extra-terrestres, évitant à l’humanité une fin des plus tragiques.
N’ayant jamais eu Superman en grande estime, la vision de l’homme d’acier que proposait Snyder était néanmoins parvenue à nous captiver à l’époque. Le déroulé de l’histoire était évidemment cousu de fil blanc mais ce n’était pas là l’essence même du film. Les personnages étaient tous bien développés, attachants, parfois touchants. De quoi rendre un peu plus humain ce personnage souvent qualifié de monolithique et sans grand intérêt. 

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Batman V Superman

668 millions de dollars plus tard, DC Comics annonça la sortie en 2016 de Batman V Superman, toujours réalisé par Zack Snyder. Le fantasme pour beaucoup de voir s’affronter deux légendes allait enfin prendre vie sur grand écran. Imaginez un Alien contre un Predator ou encore un Captain America contre un Iron Man… Oh wait!
Un massacre selon d’aucuns. Les critiques étaient unanimes. On avait là un récit à trous. Un charcutage en règle orchestré par des producteurs peu satisfaits du résultat proposé par le réalisateur. Face au mécontentement général, DC nous a fait, quelques mois plus tard, la surprise de nous proposer une version longue de plus de trois heures, comblant les lacunes scénaristiques les plus grossières d’une version au rabais. Batman V Superman passait de « passable » dans sa version cinéma à très correct dans sa version Blu-ray. Une chose est sûre, il vous faudra obligatoirement voir cette version longue pour ne pas être perdu lorsque vos yeux se poseront sur Justice League.
Arrive Wonder Woman mi-2017. Le premier film depuis Elektra à nous proposer comme personnage principal une super-héroïne. Peu emballant malgré un battage médiatique incessant sur le fait que ce soit une réalisatrice aux commandes d’une héroïne se détachant enfin des stéréotypes genrés en vogue dans les productions Marvel/DC les plus récentes. Mais non. Il a fallu que ce soit le « pouvoir de l’amour ». (Soupir)

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Nous arrivons donc aujourd’hui à Justice League ! Batman, Superman, Wonder Woman et… ceux n’ayant pas eu droit à leur propre film se réunissent cette fois pour combattre un ennemi quelconque ! Malheur à vous si, comme nous l’écrivons plus haut, vous n’avez pas pris la peine de vous farcir les trois heures de la version longue de Batman V Superman.

Le plus gros problème de Justice League est qu’il n’arrive jamais à nous faire ressentir quoi que ce soit pour ses personnages. Malgré trois films d’exposition (dont deux réalisés par Snyder himself), à aucun moment nous ne nous sommes sentis impliqués dans l’histoire qui nous était contée.
La faute à des enjeux mal définis, un grand méchant débarquant de nulle part et qui n’a d’autre motivation que celle d’être méchant, et quelques personnages principaux introduits à la va-vite.

 


Le film sauve néanmoins les meubles avec des scènes de combats qui nous explosent la rétine et une mise en scène correcte permettant à chaque personnage d’être exploité avec justesse.

Oh et avant que nous n’oubliions… ce film est la définition littérale du « Deus ex machina ».

Antoine Leroy

09:27 Écrit par Jean-Philippe Thiriart dans Critiques de films | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : justice, league, batman, superman, wonder, woman, alien, predator, dc, comics, marvel | |  Facebook | |  Imprimer |

23 Juil.

Projection de ROSETTA ce 14 novembre à Flagey – 9 Interviews autour des films des Frères Dardenne

Ce mardi 14 novembre (en présence des réalisateurs Jean-Pierre et Luc Dardenne) et à cinq autres dates (du mardi 21 au jeudi 30 novembre), Rosetta sera projeté à Flagey. Ce mardi donc d’abord, au Studio 1, avec au préalable un Grand entretien avec les Frères à 18h. Du 21 au 30 novembre ensuite, au Studio 5 cette fois.

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Ce regard... celui d'Emilie Dequenne, la Rosetta des Dardenne


Rosetta est programmé dans le cadre de la belle aventure 50/50 : Cinquante ans de cinéma belge, Cinquante ans de découvertes. Une aventure organisée en partenariat avec la plateforme belge de vidéo à la demande UniversCiné, qui propose, entre autres, pas moins de 900 films belges aux amateurs de cinéma de chez nous ou à ceux qui ont simplement envie de le découvrir.

Rosetta est la première Palme d'Or décernée à un long métrage belge. Une Palme qui fête cette année sa majorité. C'était en 1999 et les Frères Dardenne nous racontaient l'âpre lutte d'une jeune fille exclue d'une société dans laquelle elle tente coûte que coûte de trouver sa place. Récompense suprême cannoise pour le film donc, mais aussi Prix d'interprétation féminine pour la toute jeune Émilie Dequenne.




9 Interviews autour de 4 films des Frères Dardenne

Nous vous proposons ici, en quelques clics, de revenir sur nos interviews de :

- Adèle Haenel, Christelle Cornil et Luc Dardenne pour La Fille inconnue,


- Jean-Pierre et Luc Dardenne lors de la conférence de presse de La Fille inconnue, projeté en Ouverture du 31e Festival International du Film Francophone de Namur,

- Jean-Pierre et Luc Dardenne et Thomas Doret en version express pour Le Gamin au vélo,

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Fabrizio Rongione, Magritte du Meilleur acteur en 2015 pour Deux jours, une nuit


- Jean-Pierre Dardenne et leur acteur fétiche Fabrizio Rongione, grands gagnants des Magritte 2015 avec Deux jours, une nuit, et

- 
Déborah François et Jérémie Segard pour L’enfant.


Comment (re)découvrir Rosetta et… le cinéma belge

Rendez-vous ce mardi 14 novembre à h à Flagey pour Rosetta, en présence de Jean-Pierre et Luc Dardenne.

Et confortablement installés à la maison pour un regard multiple sur le cinéma belge avec la sélection 50/50 de UniversCiné !

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Rétrospective sur le cinéma des Dardenne

N
otez que Luc Dardenne introduira également plusieurs films lors d'une rétrospective sur le travail réalisé avec son frère, l’occasion de découvrir la rétrospective que Flagey et Cinematek consacrent à leur oeuvre. Au Stuido 5 de Flagey, certains films seront ainsi tout spécialement introduits par le réalisateur. à savoir :

- Le Fils le mardi 5 décembre à 19h30

- L’Enfant le mardi 9 janvier 2018 à 19h30,


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Quand les Dardenne voient la vie... en cinémascope ?!


- Le Silence de Lorna le lundi 22 janvier 2018 à 19h30 et, lors de dates devant encore être confirmées

Le Gamin au vélo
Deux jours, une nuit
La Fille inconnue


Jean-Philippe Thiriart

23 Juil.

Interview de Thierry Klifa, réalisateur de TOUT NOUS SÉPARE

Aujourd’hui, jour de la sortie dans les salles belges et françaises de Tout nous sépare - le dernier Thierry Klifa - nous vous proposons un entretien avec ce dernier, réalisé voici un mois lors de sa venue au Festival International du Film Francophone de Namur (FIFF).

Tombé en amour avec le cinéma à l’âge de cinq ans, Thierry Klifa nous parle d’abord de son parcours de journaliste au magazine spécialisé Studio devenu, dix ans plus tard, réalisateur. Il explique avoir appris la vie à travers les films, et les cinématographies de Truffaut, Sautet, Téchiné, Demy et Pialat.

Un court et quatre longs métrages plus tard, il évoque sa tendresse et son admiration pour la grande Catherine Deneuve, première actrice qu’il a aimée, dans les films de Jacques Demy et Maurice Pialat. Une comédienne sans laquelle il nous confie ne plus pouvoir faire un film. Le scénario de Tout nous sépare, métrage dans lequel elle s’est impliquée dès le début en faisant montre d’une grande fidélité, a d’ailleurs été réécrit en fonction d’elle.


« Si la vie est telle qu’au cinéma, elle vaut la peine d’être vécue ! » Thierry Klifa


Thierry Klifa nous parle de ses acteurs, de Diane Krueger, « la fille de cinéma de Deneuve qui lui ressemble le plus », de Nicolas Duvauchelle et de Nekfeu, qui interprète ici son premier rôle au cinéma.

L’entretien se poursuit avec un focus sur l’importance de la musique du film, signée par l’impressionnant Gustavo Santaolalla, auteur de celles de Gravity, Babel ou encore Le Secret de Brokeback Mountain, entre autres.

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Nicolas Duvauchelle, Nekfeu et Thierry Klifa au FIFF
Copyright Sylvie Cujas


Celui qui aurait adoré diriger Romy Schneider et sa désormais actrice fétiche – comprenez Catherine Deneuve -, s’il avait été cinéaste dans les années soixante nous confiera enfin qu’il espère vivement que son film ne sera pas enfermé dans un genre unique, le présentant, lui, comme un thriller teinté de mélo mais aussi un thriller, proposant plusieurs entrées cinéphiliques.

Tout nous sépare, c’est la proposition de cinéma du rapprochement de mondes et d’êtres différents qu’adresse Thierry Klifa au spectateur.

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Catherine Deneuve et Nekfeu sont à l'affiche de Tout nous sépare

 

N’hésitez pas à découvrir sur notre compte Instagram - @encinemascope - nos photos estampillées Tout nous sépare au FIFF, et FIFF et cinéma, bien sûr, plus généralement !

U
n grand merci à l’attachée de presse belge du film – Maud Nicolas – d’avoir rendu possible cet entretien très agréable avec un metteur en scène qui ne l’est pas moins !

Merci, aussi, à l’attachée de presse du Festival, Marie-France Dupagne !

Jean-Philippe Thiriart

23 Juil.

Lumière ! L’aventure commence – Interview de Thierry Frémaux

Cette semaine, sort en salles le très beau documentaire que Thierry Frémaux a consacré aux Frères Lumière et à la naissance de leur cinéma : Lumière ! L’aventure commence. Nous avons interviewé le Délégué Général du Festival de Cannes avec d’autres médias au Festival International du Film Francophone de Namur (FIFF) lors d’une table ronde. Voici, pour vous, les meilleurs moments de cette dernière.

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Thierry Frémaux, de quelles missions vous sentez-vous investi ?

Les Américains disent « The Labour of Love ». Il s’agit de mission sacrée parce que j’ai quand même le sentiment d’un immense privilège là où je suis. C’est-à-dire que je suis dans les deux plus belles avenues du monde : la Rue du Premier Film et la Croisette. Il y en a une troisième - Hollywood Boulevard mais ça, on leur laisse. Cette mission mêle le très contemporain et le très historique et je pense qu’en fait, c’est la même chose. On se bat tous pour dire que nous devons cesser de parler de « vieux ». Le mot « patrimoine » est joli mais pourquoi ne pas garder le mot « classique » ? On le dit pour la musique, la littérature et la peinture. Accolons le mot « classique » au mot « cinéma ». Aucun film ne sera jamais plus vieux qu’une pièce de Shakespeare. Et on ne dit pas : « Dites donc, hier, je suis allé voir un vieux Shakespeare ». Non, il n’y a pas de vieux Shakespeare. Et donc le cinéma, il est là. Je cite souvent cette phrase que Tavernier avait mise dans un de ses films - Mississipi Blues : « Le passé n’est pas mort, il n’est même pas passé. ».

Quand on voit les films Lumière – en tout cas quand moi je les vois et j’espère que c’est votre sentiment aussi - on ne se dit pas que c’est de l’archéologie. On se dit que c’est là, le cinéma est là tel qu’il est aujourd’hui et sans doute pour après. Évidemment, à Cannes, c’est le très contemporain. Dans les deux cas, il faut faire preuve à la fois de générosité et d’enthousiasme. D’une certaine modestie aussi. Et je suis un cinéphile qui aime. Je ne suis pas un cinéphile qui n’aime pas. Je veux dire par là qu’il y a des cinéphiles qui, dès qu’ils ouvrent la bouche, disent ce qu’ils n’aiment pas. Et ça me peine mais il y des critiques qui agissent de la même manière. Je préfère parler de ce que j’aime. C’est beaucoup plus difficile de dire ce qu’on aime et pourquoi un film, c’est bien, que pourquoi ce n’est pas bien. De mon livre, les gens ont dit : « oui, c’est un bouquin sympa ». J’ai répondu : « encore heureux, je n’allais pas parler des cons ». Mais c’est aussi une question de générosité. Cela ne veut pas dire naïveté mais que quand on dit on aime, cela ne veut pas dire qu’on aime tout.

Il y a quelque chose d’un aller-retour permanent entre passé et présent, entre Lyon et Cannes, qui me sert pour Cannes, qui me sert pour Lyon. Si je peux faire ce questionnement sur les films Lumière, c’est parce que je suis un cinéphile contemporain. Et, en même temps, quand on est dans le processus de sélection à Cannes, il peut m’arriver de parler des films d’une manière qui ressemble plus à comment je vais parler du Crime de Monsieur Lange de Renoir, que j’ai revu samedi, ou du dernier film des frères Coen. Et tout ça pourquoi ? Parce que c’est la même chose. Celui qui aime la musique, il aime la musique. Il n’aime pas la vieille musique ou la nouvelle musique. Le cinéma c’est pareil.

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Auguste et Louis Lumière


Comment vous êtes-vous rendu compte que vous pouviez, à partir des film Lumière, démontrer qu’ils avaient déjà les bases de la grammaire cinématographique ?

C’était évident parce que je connaissais les films. Donc on revient à ça : j’avais ce privilège de connaitre les films, il n’y avait pas de raison que je garde ça pour moi. Mais le film est aussi destiné à combattre pas mal d’idées reçues, de clichés sur Lumière. Des belles légendes, dont la plus formidable : « celui qui a inventé le cinéma n’y croyait pas ». Évidemment, il n’a jamais dit : « le cinéma est un art sans avenir ». Mais c’est beau, l’idée de savoir qu’un inventeur puisse l’avoir dit. Et sa place dans l’histoire était bizarre : pas vraiment un inventeur, pas vraiment un cinéaste. Et moi je voulais dire qu’il est complètement un inventeur et qu’il est complètement un cinéaste. Comme inventeur, évidemment qu’il n’est pas tout seul. Et lui-même l’a dit. Il faut citer les noms de Marey, Muybridge, Edison, Le Prince, Émile Reynaud… Celui qui va inventer le vaccin contre le sida, il n’aura pas inventé le microscope. Toute grande invention humaine est donc un processus collectif. Sauf que Lumière a fait ce qu’il fallait pour finir et il n’y a aucun inventeur après lui. Cela prouve que quand c’est fait, c’est fait. Et puis il est totalement un cinéaste et là c’est ce que prouve le film. Parce que le cinéma est là, c’est une évidence.

C’est pour cela que je me sers de cinéastes après lui et que je fais ainsi du futur historique. Je parle de Raoul Walsh ou encore de James Cameron. Pourquoi ? Parce que cela prouve que les questions que les cinéastes se sont posées tout au long du siècle, Lumière se les est posées en premier. Parce qu’il avait une caméra, il s’est dit : « je fais quoi ? », comme un cinéaste chaque matin lorsqu’il est sur son plateau et se demande où les éclairages et les caméras vont être placés. Lumière fait donc partie de cette famille-là et en était exclu. Le côté « Lumière invente une machine mais Méliès invente le cinéma ». « Lumière c’est le documentaire, Méliès c’est la fiction. » Non, tout cela n’est pas vrai. Et cela a aussi cette vertu de dire aux gens : « n’écoutez pas ce que l’on vous dit ». Billy Wilder disait toujours : « ne dites jamais au public qu’un plus un égale deux, laissez-les calculer ». Là, c’est pareil : c’est pour donner ces films aux gens et puis après, ils se débrouillent. Moi, je guide, je pose des questions, je formule des hypothèses.

 

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La Sortie de l'usine Lumière à Lyon


Comment avez-vous procédé pour la sélection des 108 films Lumière qui composent votre film ?

Ce sont des films que je connaissais très bien. Je les connais tous mais ceux-là et quelques autres particulièrement parce que j’avais l’habitude de faire cela en live. Je faisais des commentaires en direct et donc je savais à peu près quoi faire. Et j’avais chapitré de la même manière. J’avais même fait une VHS à New-York il y a vingt-cinq ans. On m’avait enregistré. J’avais dit que je ferais pareil. J’arrive en studio et je dis de ne pas s’inquiéter, que je connais tout ça par cœur. Je demande un micro, de me montrer les films et je le fais. Ça allait durer une heure et demi. Bon, évidemment, ce ne fut pas le cas. Le ton du live n’est pas le ton d’un film qui tout de même allait faire trace. Il fallait par conséquent que je fasse un peu attention. J’ai ainsi tout recommencé, tout réécrit, puis enregistré sagement, normalement en fait.

Et ces 108 films permettent de faire un premier voyage dans le cinéma de Lumière. C’est pour cela que je les ai séparés dans ces chapitres qui permettent d’avoir une sorte de premier aperçu de ce qu’était le cinéma. Et, en effet, on s’aperçoit que c’est dingue. Ils ont fait telle et telle chose. Mais pourquoi ? Parce qu’ils n’avaient pas de recette, qu’ils étaient ouverts. Et l’histoire du premier travelling à Venise est intéressante. Quand il a fait le film, le collaborateur de Lumière l’a envoyé à Lyon – comme ils le faisaient tous - avec une lettre : « Monsieur Louis, j’ai pensé à un truc là, j’ai mis la caméra sur un bateau, j’ai pensé que cela pouvait faire joli mais attention, si cela ne vous plait pas, détruisez le film, ne me renvoyez pas». Donc, il y a quelque chose qui prouve que tout était des hypothèses. Et c’est pour cela que c’était un cinéma si moderne. La modernité est de poser des questions. Ce n’est pas d’apporter des réponses. La modernité, c’est de dire : « Et pourquoi pas ceci ? Et pourquoi pas cela ? ».

 

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L'Arroseur arrosé


Il y a des gens qui ne savent pas ce que c’est qu’une vidéo, ce qu’est un film…

Oui et c’est pour cela que le premier film me plait tant : le sujet, le peuple, les hommes, les femmes, les ouvriers à l’usine… On ne sait pas où la littérature, la musique et la peinture ont été inventées. On ne le saura jamais. Le cinéma - désolé pour les Américains -, on sait. C’est ici, c’est chez nous. Mais surtout, vous imaginez un art qui s’ouvre par des portes qui s’ouvrent ? Ensuite, c’est un cortège. Donc, il n’y a pas une image qui est semblable à la suivante et à la précédente. Et cela se termine par une porte qui se ferme. C’est tout de même un truc fou ! Et dans ce vingtième siècle qui sera celui de la foule et de la multitude, ça commence par cela. Si ça avait été un film d’enfants, je serais en train de vous dire : « c’est génial, c’est un film d’enfants ». Mais il y a, dans le choix des sujets, des symboliques assez fortes de ce qu’était ce monde-là, monde qui n’a pas changé par rapport au nôtre. Et on reviendra à tout cela. Aujourd’hui, on parle de transhumanisme. C’est comme la nourriture bio. Il faut parler de films bio : des films comme ceux-là dont l’image n’est pas manipulée, pas truquée, pas digitalisée, pas Photoshopée. Voilà, c’est cela : ce qu’on voit, on le voit.

Ce sont aussi les incidents qui vous plaisent dans ces films-là ?

Oui, ainsi que dans le cinéma en général. Évidemment, la perfection a quelque chose d’ennuyeux. C’est toujours bien quand il y a des imperfections. C’est pour cela que j’ai laissé, dans la restauration, les poils caméra. Je ne les ai pas enlevés. Ils font partie des films. Il y a même des films qui ont des petits sauts. Il y en a aussi qui ont l’écriture. On l’a gardée. Les fins des plans, on les a gardées. On voit même parfois les perfos qui reviennent dans l’image, parce que c’était le cas. Mais, cela n’empêche que vous voyez le film comme vous ne l’avez jamais vu. C’est émouvant les différents bruits. Un cinématographe Lumière, c’est cela. Vous le lancez et l’arbre à came de la manivelle fait que vous avez un certain rythme. Vous le gardez, c’est obligatoire. C’est presque votre bras qui est comme cela et qui est entrainé. Mais, il y a quelque chose d’une incertitude. C’est pour cela que j’aime bien ce film sur le ballon de captif. Cela bouge et le flou est beau dans cette non-perfection qui fait que le type dit : « et pourquoi ne filmerais-je pas comme cela ? ». Les photos des années trente sont faites comme cela. C’est d’une beauté !

 

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L'arrivée d'un train en gare de La Ciotat


Quand l’idée du projet est-elle née ?

L’idée du projet est partie d’un premier commentaire pour un DVD réalisé pour un musée. Un film de musée n’est pas un film de cinéma. J’ai donc refait cela avec un générique qui est un hommage à 1900 de Bertolucci, qui commence de la même manière : une image où on dézoome. Et puis je voulais mettre Scorsese à la fin pour là aussi faire un lien avec le contemporain. Les gens voulaient que je me présente au début du film mais personnellement, je voulais que le film ne soit composé que d’images Lumière.

De quelle manière votre travail à l’institut Lumière influence-t-il éventuellement vos sélections ?

Je n’aime pas trop parler de Cannes en dehors de Cannes, surtout que j’en ai parlé en Espagne et que cela m’a coûté cher. Disons que les deux me sont utiles. C’est-à-dire bien connaitre le cinéma contemporain et même être ici, vous voir, voir les professionnels. Je voyage grâce au film Lumière et aussi parce que je voulais venir en Belgique, où je viens de temps en temps mais jamais professionnellement, ou en Suisse, à côté de Lyon. Je dis aussi parfois à mes camarades en sélection : « arrêtons de faire “ j’aime, j’aime pas ” ». Qu’est-ce qui donne sa valeur aux choses ? C’est le temps. C’est le meilleur critique du monde. On sait tous que La règle du jeu fut un désastre, que Heaven’s Gate fut un désastre. Des exemples, on en a plein. Et puis, tout à coup, le temps a dit : « Mais non, attendez, La règle du jeu est le meilleur film français. » Oui mais à l’époque, l’avant-première a été catastrophique. Donc, parfois, quand on procède comme évoqué en sélection à Cannes, j’appelle au calme. Une sélection cannoise, ce n’est pas la vérité mais une proposition, un instantané non pas de la production de l’année, mais d’un certain état du cinéma chaque mois de mai de chaque année.

 

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Thierry Frémaux au FIFF - Copyright Florent Marot


Le choix de Saint-Saëns pour la musique, cela rappelle qu’il n’y a pas de son sur les bandes des Lumière mais pourquoi l’avoir choisi ?

C’est parce que je me suis posé la question de Louis Lumière et de la culture de son époque. Il n’y a rien, aucune archive. Il fallait donc faire des hypothèses. Je ne voulais pas qu’il n’y ait que ma voix. Je ne voulais pas faire d’autre choix qu’un musicien de cette époque-là. C’est donc l’atmosphère musicale de la musique française de l’époque. Lumière est très français. Je parle de Marcel Proust à plusieurs reprises. La musique, il fallait par conséquent qu’elle accompagne avec la même atmosphère et la même tonalité et puis, pour l’anecdote, Camille Saint-Saëns est le premier musicien officiel de l’histoire du cinéma puisqu’il est le premier à qui on a commandé une musique de film.

Vous n’avez donc jamais songé à Born to Run comme générique ?

Si, j’ai pensé à Born to Run, puis j’ai pensé qu’on allait un peu se moquer de moi. Mais, par contre à Cannes, la première et la dernière chanson en montée de marches, c’est toujours Born to Run.

Vous êtes également supporter de l’Olympique lyonnais. Que pensez-vous du changement nom du stade, anciennement « Stade des Lumières » ?

Stade des lumières avec un « s ». Je leur avais proposé de leur donner 10 000 euros s’ils enlevaient le « s ». Cela les a fait rire mais ce n’était pas très sérieux comme offre. C’est la vie d’aujourd’hui. Si c’est pour qu’on ait une meilleure équipe et que le club soit solide, tant mieux. C’était de toute façon un nom provisoire. Le Stade des Lumières, c’était un joli nom mais Lumière est un beau nom et ce n’est pas un pseudonyme et ils l’ont inventé dans un quartier qui s’appelle Mon Plaisir. Un jour, un enfant m’a dit : « ils ont tourné leur premier film Rue du Premier Film ». Je lui ai dit : « non, Rue du Premier Film, cette rue a reçu ce nom plus tard ». (il rit).

Propos recueillis par Raphaël Pieters, avec la participation de Jean-Philippe Thiriart

08:40 Écrit par Jean-Philippe Thiriart dans Critiques de films, Interviews | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : lumière, aventure, commence, thierry, frémaux, cannes, fiff, festival, international, film, francophone, namur | |  Facebook | |  Imprimer |

23 Juil.

SPIT’N’SPLIT - Entretien avec le réalisateur Jérôme Vandewattyne

Ce mardi 19 septembre, sur le coup de 20h, le très beau cinéma bruxellois qu'est L'Aventure organise une dynamique avant-première. Celle du premier long du jeune réalisateur Jérôme Vandewattyne. Présenté au Festival International du Film Fantastique de Bruxelles (BIFFF), Split'N'Split - c'est son nom - sillonne depuis plusieurs mois les Festivals de cinéma un peu partout en Europe. Signalons qu'il a notamment remporté le Prix du Meilleur Docu musical au Festival slovénien de Grossmann.
Dans la foulée de cette avant-première où l'équipe du film vous attend nombreux, Spit'N'Split sera projeté, à l'Aventure toujours, dès le lendemain, mercredi 20 septembre donc, et ce pour plusieurs semaines. Un premier film étant toujours un peu fragile, nous ne pouvons que vous exhorter - si si - à aller voir ou revoir au plus vite le film en salle. Et... d'en parler très vite autour de vous !

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Avec un retard somme toute gênant mais, malheureusement pour vous, tout à fait assumé, nous vous proposons une interview « mammouth » recueillie lors de l'édition 2017 du BIFFF.
L’entretien qui suit s’est déroulé avec un des enfants terribles du  : Jérôme Vandewattyne. Nous revenons avec lui sur son premier long-métrage : Spit’N’Split. Entre documentaire et fiction, ce film sentant bon la sueur et le rock’n’roll aura fait salle comble pour sa grande première au BIFFF en avril dernier.
L’occasion était trop belle pour qu’on la rate. C’est ainsi que nous nous sommes perdus gentiment avec JVDW dans des thématiques diverses et variées pour le plus grand plaisir des mordus que nous sommes.
Notre critique de Spit’N’Split est par ailleurs présente sur le site.

Comment présenterais-tu Spit’N’Split et comment le vendrais-tu ?

Comme une expérience avant tout. Comme un film viscéral qui démarre de manière tout à fait classique et qui, petit à petit, bascule littéralement dans la psyché des personnages. Le seul mot d'ordre est le lâcher prise. Il faut se laisser emmener par le film, qui regorge de faux-semblants. Ce voyage rock'n'roll embarque le spectateur dans des recoins sombres, underground, mais pour aborder des thèmes beaucoup plus universels.

Ton film met en scène le groupe liégeois The Experimental Tropic Blues Band. Pourquoi avoir porté ton choix sur ce groupe-là ?

À la base, je suis fan du groupe. Je les avais découverts à Dour et je trouvais incroyable l’énergie qu’ils transmettaient sur scène. J’avais l’impression de me reconnaître dans ce que je voyais. Je crois d'ailleurs que c'est la force du groupe : fédérer les gens. A la fin du concert, je m'étais promis qu’un jour je travaillerais avec eux, que je réaliserais un clip pour eux. Mais ça a été plus loin que ça. Grâce à Julien Henry de La Film Fabrique (NdA : Julien réalise leurs clips d’habitude), j'ai pu travailler sur le show de leur 4e album, The Belgians, où il avait besoin de monteurs. On a fait beaucoup de Vjing, ce qui consiste à diffuser des vidéos en live pendant que le groupe joue. On a vraiment eu une complicité ; ça m’a permis de travailler avec La Film Fabrique et de rencontrer Mathieu Giraud, qui est le monteur du film avec Ayrton Heymans, qui est arrivé un peu plus tard et dont je reparlerai.

À la suite de ça, j’avais juste envie de prolonger l’expérience, même si celle des Belgians avait déjà duré un an. Il y avait vraiment un esprit de famille qui s’était créé entre la production et les artistes. Du coup, Jérémy Alonzi/Dirty Coq, le guitariste des Tropics, m’a proposé de monter dans le van avec eux. Il m’a dit de prendre ma caméra, de les filmer, de m’amuser, de faire ce que je voulais car il avait vraiment foi dans notre vision commune de la liberté artistique. J'avais carte blanche. À l’époque de The Belgians, je leur avais demandé si je pouvais utiliser certains de leurs morceaux pour un prochain film. Mais ils m'ont dit que ce serait compliqué car j'allais devoir payer cher la SABAM au niveau des droits d’auteur. Par contre, ils pourraient composer la musique de mon prochain film. On a donc vraiment eu de grosses discussions musicales et cinématographiques et je me suis dit que si Tropic composait la musique d’un de mes films, je n’avais pas envie que ce soit un court-métrage fait à l’arrache.

Je rêvais d'un film d'une plus grande ampleur. J'ai
 donc proposé de faire un long-métrage, ce qui les a plutôt fait marrer au début car je n’avais qu’une petite caméra. Et c’est vrai que je n’avais qu’un petit Canon mais je me suis dit qu’entre ce qu’ils avaient à raconter, le feeling qu’on avait et la synergie qui s’était créée, on avait la possibilité de faire quelque chose de plus fort que simplement se concentrer sur la technique. C’est d’ailleurs aussi comme ça que le groupe compose sa musique. Les membres n’ont pas forcément la toute dernière gratte qui vaut une fortune, mais ils ont cette énergie qui provoque une sensation de transe en live. Je voulais vraiment qu'on essaie de capter ça et c’est dans cette même énergie qu’on est parti en tournée et qu’on a commencé à filmer.

J’ai pris beaucoup de notes, j’avais une grosse bible avec plein d’idées qu’on essayait et qui fonctionnaient plus ou moins en fonction de ce que nous visions. Et naturellement le film s’est redirigé de lui-même. On avait toujours voulu procéder à ce basculement du documentaire vers la fiction et surprendre les gens, les chambouler. A la base, on voulait partir dans un délire d’horreur à la japonaise mais finalement on s’est rendu compte que ce qui nous touchait vraiment, c’était justement l’horreur humaine, l’horreur sociale. On a donc laissé tomber toutes les idées gores et on s’est focalisé sur le malaise, sur les mécanismes de l'amitié et ses dérapages. C’est de là qu’est parti Spit’N’Split. Le groupe voulait composer la musique et moi je voulais faire un film sur eux, en extrapolant ce qu’ils étaient. On est dans un récit mythomane, il se nourrit du réel pour construire son mensonge.
 

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Le trio liégeois The Experimental Tropic Bluesband.

 

C’est vrai que Spit’N’Split démarre comme le documentaire d’un réalisateur qui prendrait simplement sa caméra pour filmer un groupe en tournée sur toutes leurs dates et, ensuite, le film part complètement en vrille avec des éléments beaucoup plus fictionnels. Il y a un genre de mélange avec aussi les bandes de notre jeunesse qu’ont été des documentaires comme Strip-Tease ou même des films comme C’est Arrivé Près De Chez Vous. Tu avais une volonté d’un mélange des styles entre le documentaire et le film social ?

Mais ça fait partie de nous j’ai l’impression. Je ne voulais pas faire un film belge pour dire d’en faire un. Dans beaucoup de productions actuelles, on pousse à l’extrême cette « belgitude », ce qui ne me parle pas du tout. Ça me fout même le frisson de la honte, tellement c'est maladroit et à côté de la plaque. Pourtant en effet, la Belgique suinte dans les œuvres pionnières que tu as citées et pour lesquels j'ai énormément de respect. Tout comme Calvaire ou Ex-Drummer, qui tapent dans le mille et te fracassent le crâne. Je pense que c’est propre à notre culture ; ça ne sert à rien de forcer le trait pour jouer les rigolards, ça se sent à des kilomètres. Il y a cette espèce d’autodérision, une sorte de cocktail entre sarcasme, légèreté, drame et déprime. Et vu qu'on a peu de moyens, ça donne cette esthétique un peu cradasse.

En même temps, je suis certain que si on avait plus de pognon, on mettrait tout dans la reconstitution d'un bar miteux et de verres de Jupiler. En fait, c'est un cercle vicieux dans lequel on se complaît et que je trouve attachant. Pour revenir au film, j'ai essayé de digérer au maximum les références que j’avais, les films qui m’ont bercé quand j’étais gosse. Strip-Tease est quelque chose que je regardais avec mes parents mais qui me foutait les boules. Rien que la musique... ça te fout le cafard. Je ne comprenais pas ce que je voyais mais c'était proche de moi. Il y avait ce côté amer-doux qui me plaisait et qui était fascinant, repoussant et magnétique. C’est nous. Tout ce qui est sorti de Spit’N’Split est sorti de lui-même parce que les personnages existent vraiment et s'amusent à brouiller les pistes.

Tu parlais de l’esthétique un peu crade de ton film avec une certaine authenticité. C’est quelque chose qu’on pouvait déjà retrouver dans ton faux trailer She’s A Slut en 2011 ou encore dans ton court-métrage de 2012, Slutterball. Est-ce qu’en termes d’esthétique, de photo ou de réalisation, il y a des réalisateurs qui t’influencent particulièrement ?

Oui. Bien avant She’s A Slut et Slutterball, j'étais déjà très impressionné par les réalisateurs des « Midnight Movies », ces films inclassables des années 70. Ils ont cette esthétique poisseuse parce qu’ils n’ont pas été faits avec beaucoup d’argent et dans une totale liberté. C’est une époque que je n’ai pas connu puisque c’était l’âge de la pellicule. Que je le veuille ou non, je suis un enfant du numérique mais l’image numérique ne me parle pas en tant que telle, même si j’y trouve beaucoup d’avantages lors d'un tournage et que c'est de cette manière que j'ai réalisé mes premiers petits films et que je me suis formé. Je suis beaucoup plus sensible à l’esthétique « sale ». Des films comme Massacre à la Tronçonneuse ou Mad Max m’ont impressionné de par leur grain, qui contribue à te remuer les tripes et influencer ton ressenti.

C’est ça que j’essaie de retrouver, parce que pour moi, un film est avant tout un plaisir pour les sens et une sorte d'agression. J’ai besoin de ressentir la même émotion qu'en regardant une vieille photo, un peu de nostalgie d’une époque que je n’ai pas vécue mais qui pourtant m’embrase complètement. Je cherche à donner une odeur à l’image. Ça ne m’intéresse pas de faire un film aseptisé. Quand tu vois toutes ces « comédies », principalement françaises, où tu as une affiche avec la tronche de Clavier sur un fond blanc, ça ne me fait pas vibrer du tout. J’ai envie d’un truc avec une personnalité. J’ai besoin d’être emmené dans un cadre, dans une lumière, dans des couleurs, dans un univers où la personnalité du réalisateur transpire à chaque plan, à chaque coupe comme si sa vie en dépendait. 

 

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Ouvrez l’œil, et le bon !

Tu veux un cinéma qui dépasse l’image et le son ? Un cinéma plus sensoriel ?

Voilà, tu as mis le mot. Même si « sensoriel », ça veut tout et rien dire en même temps. Un cinéma plus viscéral, organique. Si tu changes un élément de la matière, ça chamboule tout. Je ne cherche pas la complaisance. Je ne cherche pas l’originalité à tout prix parce que je pense que beaucoup de choses ont été faites, au même titre que beaucoup de choses doivent encore être explorées. En fait, c'est ça : je me vois plus comme un explorateur qui cherche à se surpasser.

 

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Poupée de cire, poupée de (gros) son

 

Pour reprendre sur l’esthétique un peu poisseuse, quelque chose m’a marqué bien avant d’avoir vu le film, c’est son affiche. Peux-tu nous parler de sa conception ?

J'avais cette image de gens nus dans la forêt en tête depuis un moment. Des sortes de clones avec des masques en latex qui rappelleraient les visages des Tropics. C'est Sarah Guinand qui s'est occupée de la confection de ces masques, je trouve qu'elle a fait un travail incroyable. Parfois, je me dis que j'aurais dû encore plus exploiter ces masques dans le film. Et comme on parlait des influences auparavant, quelqu’un comme Jodorowsky m’a énormément influencé avec La Montagne Sacrée ou encore Santa Sangre. Ces images surréalistes m'ont marqué la rétine. Je voulais une affiche intrigante, avec une personnalité propre. L'image de l'affiche de Spit'N'Split est prise d'une séquence du film, j’ai fait une fixation sur le plan en question. J'ai ensuite travaillé avec Valérie Enderlé avec qui on a fait énormément de patchworks, ce qui me plaisait beaucoup. Et par la suite, j’ai discuté avec le graphiste des Tropics, Pascal Braconnier (Sauvage Sauvage). Il parlait d’aller vers quelque chose de plus épuré car il trouvait la photo déjà très forte comme ça. Il a commencé alors à travailler sur un format plus « seventies », inspiré par des affiches comme celle de Taxi Driver. Et mélanger le moderne et l'ancien pour tomber dans quelque chose d'intemporel me fascine. Je me disais que si je voyais ce genre d'affiche dans la rue, avec des gens à poil dans la forêt munis de masques, j’aurais sans doute envie de le voir.

Ça attise plus de curiosité encore…

Oui. Peut-être une curiosité morbide ou juste intrigante.

 

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À la vue du film, une des choses qui marque aussi, c’est son montage. C’est parfois à la limite hallucinogène, ça part dans tous les sens et surtout il y a une quantité impressionnante de plans. Combien de temps as-tu mis pour faire ce film ?

Ça a pris trois ans entre le moment où le projet est né et maintenant.
En ce qui concerne le montage, je voulais en quelque sorte « droguer » le spectateur. Je voulais qu’il soit emmené dans un monde, le bousculer dans sa tête et le faire passer par des émotions très différentes. Le montage a donc énormément joué là-dessus, et je dois beaucoup à mes monteurs, Mathieu Giraud et Ayrton Heymans. Au début du projet, j’ai commencé à monter le film tout seul mais j'étais toujours interrompu car je devais repartir en tournée avec les Tropics. À un moment, je n’avais même plus le temps de dérusher ce que je tournais. Julien Henry et Christele Agnello, mes producteurs au sein de La Film Fabrique et parents spirituels, m’ont dit qu’il fallait que je m'entoure d'un deuxième monteur. Sinon, le film aurait pris dix ans à se faire. On avait une très grande quantité de rushes. Je tourne énormément, surtout quand je suis au cœur d'un sujet qui me passionne autant. Conseil plus qu'avisé donc ; merci les parents !

J’ai alors pris Mathieu, qui montait déjà des clips et des documentaires pour le groupe. Ce qui permettait d’aller droit à l’essentiel car il connaissait très bien la personnalité des musiciens. C'était là pour moi tout l'intérêt : qu'est-ce que Mathieu n'avait pas encore vu de Tropic ? J’avais envie de montrer un autre point de vue sur le groupe plutôt que ce qu’on avait déjà pu voir auparavant. « Garbage Man » et « La Bite Électrique », c'est super, mais on connaît. Tropic peut raconter d'autres choses, ce sont des artistes entiers aux talents d'acteurs cachés et plus encore. Après ça, un 3e monteur est venu se greffer à l'équipe, Ayrton, qui lui a plus travaillé sur tout ce qui était « fictionnel/surréaliste » (la scène de Rémy l'Homme aux Seins, celle avec les ados, l’opération de Snon…). Il portait aussi un regard avisé sur ce que nous expérimentions avec Mathieu. Afin d'être structuré, Mathieu m’a proposé de synthétiser mes journées de tournage, ce qui était un boulot fastidieux, je dois dire. On visionnait ensemble, je le bombardais d'infos puis il remontait de son côté et me proposait quelque chose. Il a vraiment un regard et un esprit de synthèse ; je lui fais une confiance aveugle. Au bout du compte, on s'est retrouvé avec un film de quatre heures, qu'on a recassé, reconstruit pour pénétrer la matière au plus loin. Le montage a vraiment été un jeu de ping-pong entre nous trois. Je suis convaincu que ça apporte une richesse au montage.

 

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« Le plus important, c'est l'énergie naïve »

 

On parlait de ton film, qui était vraiment à cheval entre documentaire et fiction. N’as-tu pas peur de certaines réactions de spectateurs par rapport à des scènes qui pourraient être interprétées comme étant choquantes et où justement le spectateur aurait du mal à se positionner entre réalité et fiction ?

(Temps de réflexion) Si parce que c’est du rejet, mais c'est un risque que je veux prendre parce que j'ai vraiment foi dans ce que nous racontons. En même temps, tu sais, je ne cherche pas le choc pour le choc. Je veux bousculer mais pas dégoûter pour dire de faire le film le plus dégueulasse. Je voulais que les scènes servent le propos. Et je pense que les scènes qui paraissent choquantes, comme par exemple l’opération chirurgicale, ont crédibilisé mon propos et brouillé les pistes. Ça permet aux gens de se questionner sur la distance par rapport au propos. Est-ce qu'on me raconte vraiment la vérité ? Est-ce que ça a vraiment été aussi loin ? Comment le groupe peut-il se laisser filmer dans de telles situations ?

Et quand tu commences à te poser la question de la distance, ça permet de te demander si tu dois prendre pour argent comptant ce qui se passe devant toi. C’est pour ça aussi que je voulais aller de plus en plus loin dans le grotesque jusqu’à arriver sur Bouli Lanners, qui pointe une arme, pour se dire que là ok, on est complètement dans la fiction. Et à partir de là, que les gens se demandent « depuis quand se fout-il de notre gueule ? ». Puis, comme un tour de foire, les emmener encore plus loin et les balancer dans un film expérimental, au-delà de la fiction. C'est un trip. Si j’avais voulu le choc pour le choc, j’aurais fait un pseudo snuff porno mais ça ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéressait c’était justement de jouer avec cette frontière floue, de bousculer le spectateur et titiller ses limites, que lui seul connaît.

Tu veux faire réfléchir le spectateur avec Spit’N’Split ?

Oui, d’une certaine manière s’il peut réfléchir, ça me plaît. Le public n'est pas con et aime se poser des questions sur ce qu'il voit. Maintenant ce n’est pas un film intellectuel non plus. Je veux avant tout que ça reste un divertissement mais s’il peut y avoir une réflexion derrière qui mène à un débat sur la distanciation de l'image dans les médias, ou même une réflexion plus mystique, pourquoi pas. Ce qui m'intéresse c'est de discuter avec les gens sur leur ressenti par rapport au film. Je n’ai juste pas envie qu’ils soient neutres en sortant de la salle. Là, ce serait l’échec. Le but c’est de passer par toutes sortes d’émotions afin de se remettre en question et de sortir de sa zone de confort.

 

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Et pour enchaîner sur cet aspect du débat, quelles ont été les réactions après la projection de ton film ? Les échos sont-ils positifs, négatifs ? Y a-t-il eu des débats justement ?

Je trouve ça très positif dans l’ensemble car il y a eu beaucoup de réactions fortes. Mais je pense que Spit’N’Split est aussi un film qui doit se digérer. J’ai parlé avec pas mal de monde dans la demi-heure ou l’heure qui a suivi la projection mais j’ai l’impression que c’est un film qui peut travailler encore quelques jours après. Des réflexions peuvent encore émerger par la suite. Après ça, oui j’ai eu pas mal de réactions mais je ne m’attendais pas à bénéficier d’un accueil aussi positif en fait. Il semblerait que les gens aient aimé s'être fait avoir, ce qui est génial. Même après le film, les gens se demandaient ce qui était vrai ou faux. Ils avaient l’air assez perturbés par ça alors qu'à la base, avec le groupe et les monteurs, on s’était dit que les gens n’y croiraient jamais. La blague est tellement poussée à l’extrême qu’il était impossible pour nous que les spectateurs croient que c’était vrai. Mais comme ils ne connaissent pas forcément le groupe, certains l'ont pris très au sérieux.

Et les discussions après coup sont très passionnées, les gens sont très curieux. Finalement, j’ai l’impression que c’est comme un tour de magie. Il y a quelque chose de magique dans ce film et c’est comme si les gens demandaient au magicien de leur expliquer un tour. Et au final, après avoir insisté pendant un temps, c’est comme s'ils étaient déçus que je leur explique les coulisses du tournage. Mais vu certaines réactions, il vaut mieux remettre l'église au milieu du village. C'est un film, les membres du groupe ne sont pas des tarés, ce ne sont pas des toxicomanes ou des gens violents. Pour tout dire, ce sont de bons pères de famille et la relation entre les membres est tout à fait saine. C’est juste comme si tu filmais des frères qui ont l’habitude de se chamailler et de se rentrer dedans mais qui s’entendent à merveille.

Tu parles vraiment de ton film avec passion. Est-ce qu’après avoir passé autant de temps sur le projet, tu arrives encore à être objectif par rapport à lui ? Est-ce que lorsque tu regardes ton film maintenant, tu te dis qu’au final c’était vraiment le film que tu voulais enfanter ?

Objectif, clairement non parce que j’ai trop le nez dedans. Par contre, oui, c’est vraiment le film que je voulais faire, et plus encore, parce que j'alimentais ma « bible » d'idées en tournée, en gardant ce fil rouge qui était de faire un documentaire qui basculerait vers une fiction. Je voulais démarrer sur un genre et conditionner le spectateur pour qu’il se dise que la suite serait identique, pour au final le surprendre et aller vraiment à l’opposé. Et quand je dis que le film était encore plus que ce que je voulais, c'est parce qu'il s'est passé tellement de choses, que ce soit en tournée avec le groupe ou sur le tournage que je me régale en revoyant le film car les trois années de sa création ont été très riches en rencontres, en questionnements humains et spirituels. Je suis content d’avoir pu garder le cap mais c’est assez incroyable ce qui nous est arrivé. C'était un vrai voyage. Je l'ai déjà dit mais je crois que ce film est magique parce qu’il y a eu un truc qui nous a dépassé. Le projet Spit'N'Split (le film et l'album) vit de lui-même et nous a emmenés d’un endroit à l’autre à travers la Belgique et l’Europe, à rencontrer énormément de gens. Je ne crois pas que je pourrais refaire ce film parce qu'il est tombé au bon moment, dans une période où le groupe recherchait quelque chose de différent et je me suis nourri des gens que j’ai rencontrés. On a vécu un grand nombre de choses, qui sont bien sûr moins horribles que ce qu’elles paraissent dans l’histoire, mais qui sont véritables, mémorables et qui ont vraiment marqué ma vie.

 

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« C’est pas une tournée, c’est des vacances. C’est les vacances du rock » (Jerms)

 

Que répondrais-tu aux personnes qui seraient amenées à dire que ton film n’a rien à faire dans un festival comme le BIFFF ?

Je crois que le film est avant tout bien dans sa catégorie, une catégorie que le festival assume complètement et qui est La 7ème Parallèle. Cette catégorie est celle des films « étranges ». Et je pense que Spit’N’Split a réellement une dimension étrange. Il y a une partie complètement onirique, distillée un peu partout dans le film.

Crois-tu que les membres de The Experimental Tropic Blues Band montreraient le film à leurs parents ?

Sans doute. Je serais curieux d'avoir leur retour. Moi en tout cas, je l’ai montré aux miens. Ils étaient là au BIFFF et ils étaient fiers. Ils ont vraiment compris la démarche artistique derrière ce film. On a utilisé des choses que les musiciens avaient en eux pour exorciser des frustrations qu’ils ressentaient mais ça reste une fiction. Et donc ils jouent un rôle, tous.

Tes parents sont donc fiers de leur gamin ?

Très fiers apparemment et même émus car ils ne s’attendaient pas à voir une salle aussi remplie et un tel engouement pour le film. Le spectacle d'école est approuvé, vivement le prochain !

N’hésitez pas à (re)découvrir :

Notre interview de Jérôme pour Slutterball
Pour rappel, Jérôme a été membre du CollectIFFF, dont on vous parle ici !

 

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Permettez-nous de clôturer cet article avec une très belle phrase de Jerms : 

« Pour moi, un pet c’est une chanson » (Jerms)

Propos recueillis par Guillaume Triplet, avec la participation de Jean-Philippe Thiriart

 

12:22 Écrit par Jean-Philippe Thiriart dans BIFFF, Bilans de festivals, Critiques de films, Interviews | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : spit, n, split, spitnsplit, jerome, vandewattyne, experimental, tropic, blues, band, bifff | |  Facebook | |  Imprimer |