23 Juil.

BOWLING KILLERS ? A Killing Comedy ce mardi 23 janvier à 23h55 sur La Trois !

Ce mardi 23 janvier à 23h55, La Trois diffusera la pépite qu'est le court-métrage de genre Bowling Killers. Réalisé par Sébastien Petit, le film faisait parties des courts nominés au Magritte du Meilleur Court-métrage voici quelques années.
Nous vous proposons, à cette occasion, un retour sur notre interview du réal !

Une copie du film non étalonnée, non mixée, sans la bonne musique... Et pourtant, nous avions déjà beaucoup apprécié le Bowling Killers de Sébastien Petit, que nous avions été les premiers à découvrir, après Sébastien, dans sa version la plus avancée. Nous avions bien hâte de découvrir le film sur grand écran, le samedi 7 avril 2012 au BIFFF. Rendez-vous vous allait être donné à partir de 13h30 dans le cadre du ColectIFFF.

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Sébastien, les riffs de guitare très sobres de ton film, l'ambiance, et le look et le style de tes personnages donnent à Bowling Killers un côté très western. Comment définirais-tu ton film : western horrifique, gore, slashé ?

Gore, certainement, dans le sens où c'est un film qui a été réalisé pour les 30 ans du Festival du Film Fantastique. Le scénario, je l'avais déjà avant mais du coup, on l'a un petit peu adapté au style du Festival car il y a un côté très sanglant dans le film. Le terme « gore » est donc un terme qui convient bien.

 

Bowling Killers 4.jpgSébastien, sur le tournage du film

 

C'est donc un film de commande quelque part ?

De commande, c'est beaucoup dire. C'est plutôt un hommage qu'on a voulu faire parce qu'on ne nous a rien commandé en réalité. C'est un groupe de fans du BIFFF qui se sont associés et qui ont décidé, pour les 30 ans, de faire un cadeau. Et chacun a produit un court-métrage.

Les dialogues que tu mets dans la bouche de tes personnages sont très naturels. Durant les répétitions, est-ce que tes acteurs ont fait évoluer ta continuité dialoguée ?

Tout à fait ! Ça a évolué pendant les répétitions parce qu'entre les dialogues sur papier et ceux qu'on entend lors de la mise en bouche, on se rend compte qu'il y a parfois une nette différence qui fait que ça ne marche pas nécessairement, que la mise en bouche n'est pas adéquate. On a du coup adapté les dialogues avec Gérald (Wauthia) et Steve (Driesen) pour que ça roule comme sur des roulettes.

La mise en scène et les dialogues sont très tarantiniens à mon sens...

Cool !

Et un de tes acteurs - je suis persuadé que tu verras duquel je veux parler - fait immanquablement penser au Walter du Big Lebowski des frères Cohen. Est-ce que c'était voulu tout ça ?

C'est vrai que Tarantino est un de mes cinéastes préférés. On s'est forcément un peu inspiré de la façon dont il écrit ses dialogues. J'adore tous ses films. Mais de là à arriver à savoir le faire, c'est autre chose. Par contre, le côté frères Cohen, Big Lebowski, je crois que c'est plutôt le côté bowling qui fait penser à ça, côté qui est arrivé par après. On avait déjà le scénario et c'est un ami, Youssef (Seniora, réalisateur de Trapped dans le cadre du ColectIFFF), qui réalise aussi un autre court métrage, qui m'a fait penser à ça au mois de septembre-octobre 2011. Et on a ramené ce côté bowling après, ce qui donne peut-être le côté Big Lebowski, qui est présent aussi.

 

Bowling Killers 3.jpg

 

Ton film est très belge au final, évoquant la mésentente entre flamands et francophones...

Oui, on en rigole. Les guéguerres communautaires me fatiguent. Je devais donc trouver un sujet qui soit à la Tarantino. Comme Tarantino fait justement toujours aussi un peu des dialogues qui sont décalés par rapport à la scène qu'il nous donne à voir. Finalement, on a deux tueurs à gage et une troisième personne qui se prennent la tête et qui causent des problèmes communautaires. Comme c'est quelque chose qui m'emmerde, ça a été le sujet de prédilection. Du coup, ça a été super facile à écrire : ça partait tout seul.

Filmer en caméra subjective semble avoir été assez évident pour toi. Est-ce que tu peux nous parler de ce procédé filmique ?

On l'a décidé dès le départ. C'est un peu le concept du film en fait. On ne dévoile rien vu que c'est la première image du film : on voit juste les deux tueurs et la troisième personne est la caméra, c'est-à-dire que le spectateur est à la place de la victime. Le film ne compte en fait que neuf plans-séquences.

Le montage s'en est donc trouvé simplifié ?

Oui, tout à fait !

 

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Alors, question immanquable : le BIFFF, ça représente quoi à tes yeux de festivalier, de jeune ayant grandi avec le Festival, au même titre que les 11 autres réalisateurs du ColectIFFF d'ailleurs ?

C'est le seul festival de ce style-là. Je veux dire par là que je le trouve très populaire. Dans les autres festivals, on croise souvent des gens de la profession. J'en ai quand même fait pas mal mais c'est le seul qui, à mes yeux, crée un tel engouement populaire. C'est le seul où l'on rencontre vraiment tous les fans du genre abordé, en l'occurrence la science-fiction. Il y a une ambiance qui est unique ici et je n'en loupe donc aucun car on a l'impression d'être en famille !

Est-ce que faire partie du ColectIFFF était une évidence pour toi ?

Non car je pense que je suis le dernier à être arrivé dans le CollectIFFF. Je ne fais pas partie de ceux qui ont participé à sa création. En fait, je bosse régulièrement comme assistant-réal dans l'audiovisuel et c'est un de mes potes qui faisait partie du ColectIFFF qui m'y a fait entrer. C'est Emre Olcayto (NdA : qui, pour le CollectIFFF, a réalisé Sanctuary's Battle). Il m'a parlé de ce groupe et comme il n'y avait pas encore le nombre de films nécessaires, m'a proposé de les rejoindre. Et j'ai évidemment été super emballé ! Je connaissais aussi quasi la moitié des autres membres du ColectIFFF - c'est un tout petit groupe en réalité.

 

Bowling Killers 2.jpg

 

Est-ce que tu as travaillé sur fonds propres ?

En fait, j'ai une petite société de production avec des amis : Boîte Noire. Elle nous permet de produire nos courts métrages, nos projets personnels. Comme mon film a été tourné en une seule nuit, j'ai pu avoir une équipe sans trop de difficultés. Du fait de travailler dans le milieu, je connaissais aussi des gens. Et comme ça ne durait qu'une nuit, les gens sont plus facilement libres que s'il s'agit de partir pour une semaine de tournage. Et puis surtout, le ColectIFFF a amené, via Stéphane Everaert, un sponsor qui est Eye Lite qui a pratiquement donné tout ce dont on avait besoin niveau lumières. On a également eu une caméra à prêter. Bref, le film était quasiment budgétisé ! (il rigole)

Comment est-ce que tu définirais le cinéma de genre en Belgique ? Est-ce qu'il a sa place ?

Justement, peut-être pas assez. C'est en ça que le BIFFF est vraiment important pour ce genre de cinéma, que j'adore personnellement. Ça draine beaucoup de public d'ailleurs. Je crois que le BIFFF est le festival qui draine le plus de public. C'est quand même impressionnant. Et pourtant, le Festival a encore du mal à se faire reconnaître, notamment auprès de la Communauté française. Ça change justement puisqu'un des réalisateurs du ColectIFFF qui a fait un film de science-fiction a reçu l'aide de la Communauté française. Mais ce n'est pas encore vraiment courant. Ça existe mais c'est toujours des micro-budgets parce qu'on n'a pas les moyens financiers pour faire un court-métrage classique. Mais on sent que ça bouge un petit peu en tout cas.

 

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Un petit mot pour ton attaché de presse, Philippe Pokam Echterbille, sans qui nous ne serions pas en train de t'interviewer aujourd'hui ?

Philippe Pokam Echterbille ?!

Son totem, c'est hippocampe, mais par chez nous, tout le monde l'appelle « Pokam »...

Nous, on l'appelle « l'ADSL ». Ça date des études supérieures...
Et bien Phil, merci de m'avoir présenté En cinémascope !

Jean-Philippe Thiriart

09:09 Écrit par Jean-Philippe Thiriart dans BIFFF, Critiques de films, Interviews, Présentations de festivals | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : bowling, killers, sebastien, petit, bifffn, colectifff | |  Facebook | |  Imprimer |

23 Juil.

LAISSEZ BRONZER LES CADAVRES : Du Plomb en Or - Critique et interview des réalisateurs

Critique

Laissez Bronzer les Cadavres

De Hélène Cattet et Bruno Forzani
Avec Elina Löwensohn, Stéphane Ferrara, Hervé Sogne, Bernie Bonvoisin, Pierre Nisse, Marc Barbé et Michelangelo Marchese
Directeur de la photographie : Manu Dacosse
Thriller
1h30

Cote : ****

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Une bande de braqueurs dérobe 250 kilos d’or. Après le casse, les malfrats se voient contraints d’emmener deux femmes et un enfant. Le hasard fait que tout ce petit monde se rend en fait au même endroit : un village abandonné et reculé qui sert de planque à la bande. Mais l’arrivée de deux flics va bouleverser les plans de chacun et la retraite virera bientôt au carnage.

Avec ce troisième film, librement adapté du roman éponyme de Jean-Patrick Manchette et Jean-Pierre Bastid, le duo de réalisateur Cattet-Forzani enfonce le clou et s’impose comme garant d’un cinéma de genre nouveau qui ne manque pas de rendre hommage aux anciens, gialli italiens en tête de liste.
Après les chefs-d’œuvre en puissance qu’étaient Amer (2010) et L’Étrange Couleur des Larmes de ton Corps (2014), l’identité cinématographique du couple est confirmée par ce nouveau long-métrage réalisé de mains de maîtres.

L’esthétique, si chère aux deux réalisateurs, est encore une fois au premier plan de Laissez Bronzer les Cadavres. Au même titre que leurs deux films précédents, une influence du cinéma italien des années 70 ne peut être niée. Nous voilà donc ici en présence d’un ovni à la croisée des chemins entre film noir, polar et western.
Esthétique rime avec beauté plastique mais pas seulement. Certes, Cattet et Forzani attachent en effet énormément d’importance au rendu visuel de leurs films, avec la photographie éblouissante de Manu Dacosse (NDLR : les images d’Amer et L’Étrange Couleur des Larmes de ton Corps, c’était déjà lui. Il avait d’ailleurs obtenu le Magritte de la Meilleure image pour son travail sur L’Étrange Couleur des Larmes de ton Corps). Mais ils ne s’arrêtent pas là, la bande-son jouant également un rôle prédominant dans l’atmosphère du film. Que ce soit la bande originale ou simplement les bruitages de scène (aaah, ce son envoûtant du cuir !), l’ensemble participe à l’œuvre et chaque aspect contribue à ce que l’objet filmique soit un réel plaisir des sens.

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Manu Dacosse, Magritte de la Meilleure image en 2015 pour son travail sur L’Étrange Couleur des Larmes de ton Corps


Et ces sens, parlons-en. Le cinéma du duo est un cinéma sensoriel, charnel. La caméra ne se veut pas uniquement le vecteur de présentation des scènes mais représente un réel relais entre celles-ci et le spectateur au point que ce dernier peut ressentir la chaleur plombante du soleil, les odeurs, les textures. La manière de filmer, les différents points de vue adoptés ou encore les gros plans sur des parties de corps (marque de fabrique des réalisateurs depuis leurs débuts) y sont évidemment pour beaucoup dans cette envie de faire participer celui ou celle qui se laisse prendre au jeu et peuvent très facilement reléguer au second plan un jeu d’acteurs parfois bancal.

Laissez Bronzer Les Cadavres est un métrage résultant d’une certaine expérimentation en matière de mise en scène. Si chaque détail, chaque mouvement de caméra, chaque coup de feu a son importance, certaines idées et transitions de plan participent également à l’ambiance générale. Une très jolie preuve que le cinéma peut encore inventer. Et surprendre !

Guillaume Triplet, avec la participation de Jean-Philippe Thiriart


Interview des réalisateurs Hélène Cattet et Bruno Forzani

Bruxelles, Avenue Louise – Workshop Café – 8 janvier 2018 – 17h.
C’est dans ce cadre détendu mais néanmoins propice au travail que nous avons rendez-vous avec les réalisateurs Hélène Cattet et Bruno Forzani à l’occasion de la sortie, ce mercredi 10 janvier, de leur troisième long-métrage : Laissez Bronzer les Cadavres. Le sourire aux lèvres et tout en décontraction, les responsables des chefs-d’œuvre Amer et L’Étrange Couleur des Larmes de ton Corps ne seront pas avares d’explications sur leurs méthodes de travail, leurs visions cinématographiques, leurs influences et la « Carte blanche » qui leur sera consacrée au Cinéma Nova de Bruxelles de ce 10 janvier au 25 février. Un entretien des plus riches autour d’un thé, d’une eau gazeuse et d’un double expresso. Parce qu’on a beau être détendu, on n’en est pas moins sérieux.

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Bruno Forzani et Hélène Cattet, tout sourire


Laissez Bronzer les Cadavres
est votre troisième long-métrage. Vous avez déjà une certaine notoriété auprès du public de cinéma de genre mais pour un public plus large, qui sont Hélène Cattet et Bruno Forzani ?

Bruno Forzani :
Moi, j’ai l’impression que c’est Hélène qui a la réponse. (il rit)

Hélène Cattet : C’est assez difficile comme question. C’est vrai qu’on a un certain public mais j’ai l’impression qu’on touche un public déjà un peu plus large que celui du cinéma de genre. On a bien sûr un public fidèle au genre mais on passe aussi dans des festivals de films plus généralistes.

B.F. : Les spectateurs qui aiment le genre aiment peut-être nos films parce qu’ils y trouvent tous les ingrédients en termes d’érotisme ou de violence car on y va à fond. Et les gens qui aiment plus le cinéma d’auteur avec une recherche formelle ou esthétique y trouvent aussi leur compte parce qu’il y a aussi un gros travail à ce niveau-là. C’est un peu pour ça que nos films passent dans des festivals de films de genre mais passent aussi dans des musées d’art contemporain ou encore à l’UGC comme au Nova. C’est assez varié. C’est difficile à définir, ça mélange plein de choses.

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Laissez Bronzer les Cadavres, un duel au soleil


Ce film est adapté d’un roman de Jean-Patrick Manchette et Jean-Pierre Bastid. Qu’est-ce qui vous a séduit dans ce livre et vous a donné envie de l’adapter au cinéma ?

H. C. :
Pour ma part, ce que j’ai aimé en le lisant, c’est que je l’ai trouvé d’emblée très cinématographique et très visuel. Tout y était déjà posé : les ambiances, presque les cadrages… c’était tout le temps dans l’action. Et cette action me faisait penser à des westerns à l’italienne. Je m’y suis vraiment retrouvée parce que comme on aime beaucoup le cinéma de genre italien des années 70, j’ai vraiment eu des images qui me sont revenues de films à la Sergio Leone.

B.F. : Ce que moi j’ai aimé en lisant le livre, c’est que tout était raconté en termes d’espace et de temps. Donc c’était hyper cinématographique. Et ça rejoignait ce qu’on avait fait avant puisqu’on n’est pas du tout dans une approche psychologisante mais plutôt dans une optique comportementaliste où les personnages se définissent par leurs actions.

H.C. : Les personnages se racontent par ce qu’ils font. On comprend qui ils sont en les voyant agir et pas par des dialogues explicatifs. C’est vraiment cette action, les gestes, les choix qu’ils font qui parlent des personnages et qui font tout avancer.

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La très belle affiche du premier long-métrage du duo


Vous parliez de cinéma italien des années 70. Que ce soit dans Amer, dans L’Étrange Couleur des Larmes de ton Corps ou encore ici, dans Laissez Bronzer les Cadavres, on remarque bien que l’esthétique est prédominante chez vous, qu’elle soit visuelle ou sonore. L’influence de ce genre de cinéma est-elle encore assumée ou devient-elle ennuyeuse pour vous à force d’entendre dire que vos films sont des hommages aux gialli italiens ?

B.F. :
Il y a deux choses en fait. Le côté années 70 est assumé parce qu’on est nés dans cette période-là. Mais c’était surtout une époque où le cinéma était en recherche, était très créatif. Tu as eu la Nouvelle Vague à la fin des années 60 et puis le cinéma de genre par la suite était quelque chose de créatif, ce n’était pas juste des produits, il y avait une vraie recherche. Donc, de ce point de vue-là, on est dans cette mouvance. Par contre, on ne perçoit pas vraiment ce qu’on fait comme des hommages à un truc qu’on aime bien. C’est quelque chose de plus viscéral. On se sert davantage d’un langage pour raconter des histoires personnelles.

H.C. : C’est vrai que ce cinéma nous a nourris et nous a inspirés mais je pense qu’on a digéré et oublié ces références, et maintenant elles sont en nous. Quand on fait un film, ça sort naturellement. C’est devenu notre vocabulaire, notre manière de faire.

Vous parlez justement de ce qui vous a nourris. Quel est donc votre parcours cinématographique ?

B.F. :
Ça a commencé quand on était petits avec ce qui passait à la télé genre King Kong, Charlot. Les premiers souvenirs que j’ai, c’est ça. Et puis après, au cinéma, j’ai vu les Walt Disney. Par la suite j’ai découvert Fellini avec La Dolce Vita vers mes 10 ans. À partir de 12 ans j’étais à fond dans les films d’horreur, slashers et autres. C’est à ce moment-là que j’ai découvert le cinéma de genre italien où, par rapport aux films américains qui étaient des produits sans surprise, tu avais vraiment de la mise en scène, la violence était exploitée de manière graphique et pas du tout puritaine. Ça donnait quelque chose de différent. Après cela, il y a eu Orange Mécanique. J’étais à cette époque en recherche d’adrénaline. J’entendais parler de ce film depuis que j’étais petit et je me le représentais un peu comme un summum de la violence. Alors que quand je l’ai vu, ce n’était pas un film violent mais plutôt un film sur la violence, ce qui m’a donné un autre point de vue. Et donc si tu me demandes mon parcours cinématographique, je te dirais que tout s’est un peu construit en allant de Charlot à Orange Mécanique.

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Orange mécanique, un des films qui ont construit le réalisateur qu’est Bruno Forzani


H.C. :
Pour ma part, c’est plus comme si j’avais trouvé un moyen d’expression. Je n’ai jamais été super à l’aise pour parler ou m’exprimer par le verbe. Donc quand j’ai découvert la manière dont on faisait des films, j’ai eu l’impression de trouver un moyen de dire les choses. C’est vraiment avec la pratique que j’ai appris. On a commencé à faire des courts-métrages autoproduits, sans argent. On faisait ça avec les copains et on a appris petit à petit à faire nos films, à construire notre univers, à essayer des choses…
Les festivals nous ont aussi beaucoup aidés, soutenus, encouragés. Et grâce à eux, on a essayé de trouver un producteur. C’est comme ça qu’on a rencontré notre productrice Eve Commenge avec qui on a fait tous nos longs-métrages.

B.F. : C’est aussi avec elle qu’on a fait notre dernier court,
Santos Palace (2005).

H.C. : Ce court-métrage a été notre première expérience avec un producteur. On a donc progressé à partir de là.

B.F. : On a appris de manière pragmatique et non intellectuelle. Comme on a commencé à faire les choses avec des moyens très pauvres, on ne pouvait pas faire tout ce qu’on avait dans la tête. On a donc toujours conçu les films par rapport aux moyens qu’on avait et pas par rapport à une idée folle.

H.C. : Pour les courts-métrages, on n’avait rien du tout pour ainsi dire. C’était vraiment le système de la débrouillardise totale et ça nous a appris à fonctionner d’une certaine manière. C’est comme ça qu’on a fait Amer.

B.F. : On voulait tourner en pellicule mais comme on n’avait pas d’argent pour en acheter, on l’a fait en diapositives comme Chris Marker dans
La Jetée (NDLR : court-métrage français sorti en 1962 et salué par la critique). On ne pouvait donc pas faire de prises de sons directes. Du coup, on a développé cette manière de faire le son en postproduction.

H.C. : Tous nos films sont faits comme ça. On n’a pas de preneur de son, donc tous nos films sont muets quand ils sont tournés et montés. Après, on recrée tous les sons avec un bruiteur.

B.F. : Il y a donc un deuxième tournage, qui est sonore.

H.C. : C’est pour ça que le son est aussi important, parce qu’il y a une étape où on ne travaille que ça.

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L’Étrange Couleur des Larmes de ton Corps est un des films préférés de Marilyn Manson et une énorme source d'inspiration pour lui…


Ce qui marque chez vous au niveau de la réalisation, c’est l’importance de chaque détail. Comme si chaque plan et chaque point de celui-ci participaient à la narration du film. On a l’impression que vous êtes de grands perfectionnistes.

B.F. :
C’est un peu notre problème et du coup on souffre beaucoup (il rit). La postproduction est donc un long tunnel de neuf mois.

H.C. : Il faut être un peu masochiste. C’est super dur mais on n’arrive pas à faire autrement. Chaque détail parle de l’histoire et des personnages donc chaque détail est important.

B.F. : Du coup, dans la manière de travailler, on est obligé d’être là en permanence dans le dos des gens et de les embêter.
(il rit)

Il y a aussi un côté très expérimental chez vous…

B.F. :
Pour ma part ce n’est pas quelque chose que je revendique mais c’est juste parce qu’on essaie de raconter nos histoires par la forme, par le montage et par des outils cinématographiques. Alors est-ce que c’est le cinéma qui est devenu plus pauvre maintenant et que dès que tu travailles un peu la forme et que tu utilises un peu ces outils, ça devient expérimental tellement le reste, ce n’est que des champs – contre-champs avec des personnes qui parlent dans une pièce, je ne sais pas. Mais moi, en tout cas, je n’ai pas la sensation de faire des films expérimentaux.

H.C. : Moi non plus mais je sais qu’on essaie d’utiliser au plus ces outils visuels et sonores. C’est vrai qu’on essaie des choses et on en « expérimente » d’autres quand même.

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... qui ne cache pas son admiration pour Cattet et Forzani !
« J’ai eu le plaisir de découvrir la Belgique et celui de rencontrer mes réalisateurs préférés Hélène Cattet et Bruno Forzani –
Amer et bien plus ! J’ai hâte de commencer à travailler avec eux. » Marilyn Manson


Vous fixez-vous des limites dans ces mises en forme ?

B.F. :
Moi ma seule limite c’est Hélène.

H.C. : Et moi, c’est Bruno
(ils rient). On s’arrête quand on est satisfaits et qu’on a réussi à faire passer tel ou tel sentiment. On aime raconter des choses avec un certain nombre d’éléments mais que ceux-ci ne soient pas totalement expliqués. On aime que le spectateur se crée aussi son histoire.

Vous laissez une place à l’interprétation.

H.C. :
Exactement. Comme quand on lit un livre. On s’imagine des choses, on a sa place dans le livre. On veut que le spectateur ait aussi sa place dans le film et que chacun, en fonction de qui il ou elle est, de son expérience, de son bagage, s’imagine ou vive les choses un peu différemment que son voisin. Et, en même temps, ça reste une démarche collective parce que c’est quelque chose qu’on fait pour l’ensemble.

Finalement c’est une démarche assez vendeuse pour vos films parce que ça signifie qu’on peut regarder plusieurs fois le film et le vivre peut-être différemment à chaque fois.

B.F. :
On le fait dans cette optique-là, pour qu’à chaque fois que tu le revois, tu découvres de nouvelles choses et qu’il prenne plus de profondeur.

Y a-t-il une dimension mystique, de rêves ou de fantasmes dans les histoires que vous racontez ?

H.C. :
Tout à fait. C’est vrai que ce film-ci est un peu différent des autres mais on essaie de travailler sur les fantasmes de personnages….

B.F. : … et d’effacer la limite entre le rêve et la réalité.

H.C. : On essaie de jouer avec les frontières : passé-présent, rêve-réalité, fantasme-réalité.

À ce propos, existe-t-il un rêve ou un fantasme cinématographique que vous aimeriez réaliser ?

B.F. :
J’ai déjà l’impression qu’on l’a réalisé avec tout ce qui nous arrive en ce moment, le fait d’avoir fait des courts-métrages et trois longs, que des personnes s’intéressent à ce qu’on fait, que ça procure des sensations aux gens, de les voir émus ou énervés à la fin du film…

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Laissez Bronzer les Cadavres, ça va chier !


Vous aimez susciter les réactions ?

H.C. :
Nous on aime bien avoir des réactions au cinéma. On aime ressortir en étant questionnés, perturbés, épuisés. En tout cas en ayant vécu quelque chose qui nous fait réfléchir. C’est donc peut-être pour ça aussi qu’on fait de tels films.

Parlez-nous de la bande originale et de vos choix musicaux pour Laissez Bronzer les Cadavres.

H.C. :
Le thème principal vient du film La Route de Salina de Georges Lautner (1970).

B.F. : C’est un film français qui a été tourné à Lanzarote. Un peu particulier, parfois légèrement quatrième dimension et totalement hippie dans l’esthétique et dans la nudité des personnages. Et cette musique assez incroyable a été écrite par le chanteur français Christophe. Elle nous faisait énormément penser aux westerns de Sergio Leone et comme notre film est un peu un mélange de genres, on trouvait que cette musique était cohérente. Puis on a utilisé des vrais thèmes de westerns à l’italienne comme
Le Dernier Face-à-Face d’Ennio Morricone. (NDLR : extrait du film du même nom de Sergio Sollima) On a utilisé plusieurs thèmes de ce compositeur dans le film. Notre but était d’utiliser ces musiques parfois dans un autre contexte que celui pour lequel elles avaient été faites au départ. On en a par exemple utilisé une dans la phase de préparation du braquage dans le film, donc plus dans un contexte de polar que de western. Une autre provient de la période bruitiste d’Ennio Morricone. Quand il collaborait avec Dario Argento, donc purement giallesque expérimentale. Et une autre vient du giallo Qui l’a vue mourir ? (Aldo Lado – 1972) Le thème est assez atypique, avec des chœurs d’enfants. Et on l’a utilisé parce qu’on cherchait quelque chose d’un peu fiévreux pour la scène du duel. On avait essayé de l’utiliser à l’époque pour L’Étrange Couleur des Larmes de ton Corps mais ça collait trop au giallo et donc ça aurait eu ce côté hommage et référence qu’on ne voulait pas. Alors qu’ici, elle avait sa place et pouvait avoir une autre signification.

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Le Dernier Face-à-Face, plus qu’une source d’inspiration pour Hélène Cattet et Bruno Forzani


N’est-ce pas trop difficile de faire des films à deux tout le temps ?

H.C. :
Si, c’est super dur. (elle rit)

Des conflits artistiques ?

H.C. :
Oui, tout le temps.
(elle rit)

B.F. : Après
L’Étrange Couleur des Larmes de ton Corps, on ne pouvait plus se saquer. (il rit)

Mais vous avez remis le couvert quand même ?

B.F. :
Oui on a remis le couvert mais en partant sur une adaptation. On n’avait pas un scénario personnel.

H.C. : C’est la première fois qu’on adapte quelque chose mais c’était pour retrouver une manière plus légère de travailler. Comme les films précédents étaient très personnels et que, malgré tout, on a des points de vue et des univers différents, le but était de faire quelque chose où les deux soient satisfaits. Et parfois, c’est une lutte.

B.F. : Surtout que ce sont des films qui sont sensoriels, subjectifs, c’est donc assez difficile quand l’un ressent le truc et l’autre pas, parce que si tu ressens, tu ne peux pas expliquer à l’autre.

H.C. : C’est intéressant malgré tout, mais ce n’est pas la facilité.


Une Carte blanche au Nova pour le duo de réalisateurs

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Bullet Ballet, un des quatre films de la Carte blanche de Cattet et Forzani au Nova


À partir de ce mercredi 10 janvier, vous avez une « Carte blanche » au Cinéma Nova. Quatre films seront projetés. J’aurais aimé terminer en vous demandant quelques mots sur chacun d’eux et sur ce qu’ils représentent pour vous.

B.F. :
Il y a Bullet Ballet (Shinya Tsukamoto – 1998), un film au son assez puissant et au montage hyper « cut » dont tu ressors assez épuisé. Mais c’est une expérience que tu ne peux vivre qu’en salle. Les premiers films de Tsukamoto, je les avais d’ailleurs découverts au Nova. Tu parlais tout à l’heure de détails et j’avais lu une interview de Tsukamoto concernant Tetsuo 2 (1992) où il disait qu’un des grands maîtres japonais avait vu le premier Tetsuo (1989) et lui avait dit que ça manquait de détails. Il a donc fait Tetsuo 2 en y faisant plus attention et ça m’avait marqué.

H.C. : Il y a aussi
Seul Contre Tous (1998, de Gaspard Noë, réalisateur du psychédélique Enter the Void en 2009). C’est un film qui nous a réunis parce qu’on l’a vu ensemble au Nova, décidément, et c’est un film qui nous a donné quelque part le déclic pour commencer à faire des films sans argent. C’est un film qui est autoproduit et que Noë a fait par ses propres moyens. C’est en pellicule, c’est ingénieux, la photo est magnifique.

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Seul Contre Tous


B.F. :
Et c’est en cinémascope !
(NDLR : ouiii : il l’a dit !) En termes de cadre, c’était hyper carré, fixe.

H.C. : Ça nous a beaucoup influencés dans la démarche et l’esthétique. Il est à la base de notre collaboration.

B.F. : C’est aussi une manière complètement transversale d’aborder le genre. C’est comme un « vigilante » mais raconté d’une autre manière.
Après il y a
Le Dernier Face-à-Face de Sergio Sollima (1967) dont l’une des musiques se retrouve dans Laissez Bronzer les Cadavres. Par rapport aux westerns à l’italienne, il est moins graphique que les autres mais les personnages cassent un peu le mythe américain. Ils sont tous gris et tu n’as pas le gentil shérif et les méchants indiens. Au niveau de l’histoire c’est aussi très prenant parce que c’est une autre manière de raconter cette histoire américaine.

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Venus in Furs, dont le réalisateur Jess Franco a réalisé plus de 200 films


H.C. :
Et le dernier c’est
Venus in Furs (Jess Franco – 1969) pour le côté psychédélique, pop, 70s.

B.F. : Personnellement, je trouve que c’est un des meilleurs films de Jess Franco, même si je ne les ai pas tous vus puisqu’il en a fait 180
(il rit) (NDLR : Jess Franco est en fait crédité pour plus de 200 réalisations). Après, en termes de pop, de costumes, d’iconographie de l’héroïne, d’effets… c’est très créatif. Il y a aussi le côté jazzy du film de par sa musique et sa construction. Et pour Laissez Bronzer les Cadavres, on a aussi abordé l’esthétique avec un côté pop. Donc ce genre de films nous a aussi inspirés.

La « Carte blanche » du Nova met donc en évidence quatre films qui représentent autant de facettes de notre approche.

Propos recueillis par Guillaume Triplet, avec la participation de Jean-Philippe Thiriart


N’hésitez pas à découvrir notre interview de Manu Dacosse aux Magritte du cinéma ! Le directeur photo de Laissez Bronzer les Cadavres était également derrière la caméra d’Alléluia de Fabrice Du Welz, réalisateur de Calvaire.

23 Juil.

Projection de MISSION ce soir à Cinematek - Notre interview filmée du réalisateur Roland Joffé

A l’occasion de la sortie en DVD du documentaire Marquis de Wavrin, du manoir à la jungle, relatant la vie de l’explorateur et cinéaste Robert de Wavrin, qui, à la fin des années 1920, est le premier blanc à filmer au nord de la forêt Amazonienne, CINEMATEK nous embarque pour un voyage le long du fleuve Amazone et de sa jungle touffue. Ce soir à 19h dans la Salle Ledoux, projection de Mission, le film spectaculaire à message humaniste réalisé par Roland Joffé, avec Jeremy Irons et Robert De Niro.

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Roland Joffé et Robert De Niro sur le tournage de Mission


Palme d’Or 1986, cette œuvre nous conte l’histoire, dans l'Amérique du Sud du 18e siècle, d’un missionnaire jésuite partagé entre son devoir d'obéissance envers le clergé central et son amour pour le peuple indien Guarani qu'il protège contre la domination espagnole et portugaise.

Nous avons eu la chance voici quelques années d’interviewer Roland Joffé au Festival International du Film Fantastique de Bruxelles (BIFFF). Un Roland Joffé en verve avec lequel nous allions retracer son parcours de cinéaste? Réalisateur de The Killing (La Déchirure) - lauréat de trois Oscar -, de Mission, donc, et de City of Joy (La Cité de la Joie), pour ne citer que trois de ses films, Roland Joffé s'est entretenu avec nous pendant une vingtaine de minutes.

Il nous parle d’abord des difficultés qu'il a éprouvées à gérer le succès de La Déchirure et de La Cité de la Joie, avant de nous déconcerter quelque peu lorsqu'on lui demande s'il se considère comme un cinéaste du réel.


Il évoque ensuite le duo d'exception qu'il a formé avec Ennio Morricone, allant jusqu'à imiter celui qui est et restera sans doute à jamais un des plus grands compositeurs de musiques de films. Le tout dans un italien de qualité et en poussant un peu la chansonnette.


Par après, il nous explique en quoi ses études de théâtre ont influencé sa direction d'acteurs, et nous accorde qu'il est véritablement un cinéaste engagé, nous expliquant en quoi il fait partie de cette famille de réalisateurs.



Enfin, c’est avec beaucoup d’affection qu’il nous parle de certains des grands acteurs qu'il a dirigés. Et nous dit en quoi ils sont différents. Nous pensons ici à Robert de Niro, Jeremy Irons, Paul Newman et Patricia Arquette.


Bonne projection ce soir et belle (re)découverte de l’œuvre de Roland Joffé !

Jean-Philippe Thiriart

23 Juil.

Focus sur quatre films du Be Film Festival 2017

Paris Pieds Nus et… L’Iceberg et La Fée

Paris Pieds Nus sera projeté ce soir à 19h à Cinematek. Quatrième long métrage de Dominique Abel et Fiona Gordon après L’Iceberg, Rumba et La Fée, Paris Pieds Nus nous donne à voir un très beau quatuor d’acteurs : Abel et Gordon bien sûr, mais aussi Pierre Richard et Emmanuelle Riva, dans un de ses tout derniers rôles à l’écran.

N’hésitez pas à (re)découvrir notre critique de L’Iceberg, les mots des gagnants de notre concours La Fée, et le message d’Abel et Gordon aux visiteurs d’En cinémascope !



Jan Bucquoy a encore frappé avec La vie sexuelle des Belges, Camping Cosmos et… Les vacances de Noël

La vie sexuelle des Belges sera proposé ce soir également, à 22h30 à Bozar.
S'il a commencé la réalisation en 1695, c'est en 1993 que Jan Bucquoy sortait son premier long métrage, premier d'un décalogue consacré à la vie sexuelle des Belges.
Film culte, La vie sexuelle des Belges a remporté en 1994 le Prix Cavens de l'Union de la critique de cinéma, élu meilleur film belge de l'année. Notez que le DVD du film contient deux bonus permettant de mieux pénétrer dans l'univers du cinéaste. L'un est consacré à la vie artistique des Belges et au musée de la femme et du slip tandis que l'autre aborde la vie sexuelle de la famille royale, de Magritte et de Tintin. Ce film est projeté au Be Film dans le cadre de l'initiative 50/50 : Cinquante ans de cinéma belge, Cinquante ans de découvertes, dont vous retrouverez une partie des films sur 
la sélection 50/50 d’UniversCiné.

Après La vie sexuelle des Belges, naissait Camping Cosmos, un peu moins dense que La vie sexuelle des Belges. Jan Bucquoy y dirige notamment Arno et un terrible Claude Semal habillé en Tintin. on y retrouve aussi la fameuse Lolo Ferrari, qui a contribué à faire de la sortie du film à Cannes un événement. Elle figure ainsi dans l'un des deux bonus du DVD du film, dans lequel on peut la voir à Cannes en compagnie de l'équipe du film, l'autre bonus présentant un entartage perpétré sur la Croisette.

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La vie sexuelle des Belges

Ce jour-là, Jan Bucquoy frappait à nouveau !

Le coup d'Etat annoncé par Jan Bucquoy a bien eu lieu le samedi 21 mai 2005. Il l'avait dit : seule la pluie était susceptible de remettre cet événement à une date ultérieure. Si le fameux coup s'est soldé par un échec, l'enthousiasme de son instigateur lors de cette entreprise se doit d'être loué. Il avait proposé aux Belges de se mobiliser et d'attaquer, chacun dans son bled, certaines institutions comme la brasserie Jupiler ou la fromagerie de Herve. Celui pour qui la raison d'être de la Belgique réside dans les frites se décrit comme un terroriste chirurgien, à l'inverse du terroriste pâtissier qu'est son comparse Noël Godin. Précisons encore que Jan Bucquoy éditait peu après un livre sur les sujet aux Editions du Somnambule Equivoque (Chroniques d'un coup d'Etat annoncé).

Accompagnée d'un programme politique très complet, la manœuvre de Bucquoy et de son parti, BANANE (Bien allumés nous allons nous évader), est à la base répétée tous les 21 mai. Le refrain de l'hymne national proposé par l'agitateur est plutôt évocateur : Amusons-nous, foutons-nous de tout, la vie passera comme un rêve... Amusons-nous, faisons les fous, la vie est si courte après tout... Après avoir été arrêté administrativement par la police devant le Palais royal, Bucquoy a finalement été relâché six heures plus tard.

Personnage éminemment attachant, Jan Bucquoy a étudié la littérature, la philosophie, la réalisation et les sciences politiques. Touche-à-tout, il a notamment publié pas moins de 35 BD, dont Le Bal du rat mort (Prix de la meilleure BD belge en 1979) et Les Chemins de la gloire (pour laquelle il recevra ce même prix dix ans plus tard). Peintre officiel de la famille royale de Belgique nue, Jan Bucquoy est également le créateur du musée belge du slip - qui fait partie de l'expo La Belgique visionnaire - et du musée vivant de la femme. Ses deux premiers films bénéficiaient alros d'une belle sortie DVD tandis que sortait en salles Les vacances de Noël.


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Jan Bucquoy, un Big Fish échoué sur la plage cannoise


Les vacances de Noël est le fruit de 150 heures d'images que Jan Bucquoy veut à l'image de la vie. Album de vacances et documentaire romancé où prime un réalisme poussé à l'extrême, le film met en scène les voyages à Cannes du réalisateur et de Noël Godin. Il témoigne de leur réflexion sur les chances de réussite pour un homme d'âge mûr de séduire des jeunes femmes. Ce dernier épisode du décalogue de Jan Bucquoy sur la vie sexuelle des Belges sortait alors que les huitième et neuvième étaient en préparation. Véritable Geoge Lucas belge, l'agitateur avait déjà projeté une éventuelle sortie collector dix DVD de son décalogue, une fois celui-ci terminé. Ceux-ci devaient être renfermés dans une grosse moule qui diffuserait son nouevel hymne national belge une fois ouverte. Tout bonnement génial !

En amont du fleuve

Le dernier film de Marion Hänsel, En amont du fleuve, sera projeté ce samedi 23 décembre à 17h30 à Bozar. Nous vous proposons de (re)découvrir notre interview filmée de Marion Hänsel, ainsi que celles de ses acteurs Olivier Gourmet et Sergi López, réalisées au Festival International du Film Francophone de Namur (FIFF).


Spit’N’Split

Enfin, ce samedi 23 décembre toujours, à 21h45, sera proposé à Bozar le premier long métrage du jeune réalisateur Jérôme Vandewattyne : Spit’N’Split. Nous vous invitons à lire ou à relire nos interviews de cet enfant terrible du Festival International du Film Fantastique de Bruxelles (BIFFF), pour ses films Slutterball (un film du CollectIFFF)  et Spit’N’Split bien sûr. Ainsi que notre critique de Spit’N’Split !

Bonne suite de Festival et excellentes fêtes de fin d’année !

Jean-Philippe Thiriart

23 Juil.

SPIT’N’SPLIT - Entretien avec le réalisateur Jérôme Vandewattyne

Ce mardi 19 septembre, sur le coup de 20h, le très beau cinéma bruxellois qu'est L'Aventure organise une dynamique avant-première. Celle du premier long du jeune réalisateur Jérôme Vandewattyne. Présenté au Festival International du Film Fantastique de Bruxelles (BIFFF), Split'N'Split - c'est son nom - sillonne depuis plusieurs mois les Festivals de cinéma un peu partout en Europe. Signalons qu'il a notamment remporté le Prix du Meilleur Docu musical au Festival slovénien de Grossmann.
Dans la foulée de cette avant-première où l'équipe du film vous attend nombreux, Spit'N'Split sera projeté, à l'Aventure toujours, dès le lendemain, mercredi 20 septembre donc, et ce pour plusieurs semaines. Un premier film étant toujours un peu fragile, nous ne pouvons que vous exhorter - si si - à aller voir ou revoir au plus vite le film en salle. Et... d'en parler très vite autour de vous !

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Avec un retard somme toute gênant mais, malheureusement pour vous, tout à fait assumé, nous vous proposons une interview « mammouth » recueillie lors de l'édition 2017 du BIFFF.
L’entretien qui suit s’est déroulé avec un des enfants terribles du  : Jérôme Vandewattyne. Nous revenons avec lui sur son premier long-métrage : Spit’N’Split. Entre documentaire et fiction, ce film sentant bon la sueur et le rock’n’roll aura fait salle comble pour sa grande première au BIFFF en avril dernier.
L’occasion était trop belle pour qu’on la rate. C’est ainsi que nous nous sommes perdus gentiment avec JVDW dans des thématiques diverses et variées pour le plus grand plaisir des mordus que nous sommes.
Notre critique de Spit’N’Split est par ailleurs présente sur le site.

Comment présenterais-tu Spit’N’Split et comment le vendrais-tu ?

Comme une expérience avant tout. Comme un film viscéral qui démarre de manière tout à fait classique et qui, petit à petit, bascule littéralement dans la psyché des personnages. Le seul mot d'ordre est le lâcher prise. Il faut se laisser emmener par le film, qui regorge de faux-semblants. Ce voyage rock'n'roll embarque le spectateur dans des recoins sombres, underground, mais pour aborder des thèmes beaucoup plus universels.

Ton film met en scène le groupe liégeois The Experimental Tropic Blues Band. Pourquoi avoir porté ton choix sur ce groupe-là ?

À la base, je suis fan du groupe. Je les avais découverts à Dour et je trouvais incroyable l’énergie qu’ils transmettaient sur scène. J’avais l’impression de me reconnaître dans ce que je voyais. Je crois d'ailleurs que c'est la force du groupe : fédérer les gens. A la fin du concert, je m'étais promis qu’un jour je travaillerais avec eux, que je réaliserais un clip pour eux. Mais ça a été plus loin que ça. Grâce à Julien Henry de La Film Fabrique (NdA : Julien réalise leurs clips d’habitude), j'ai pu travailler sur le show de leur 4e album, The Belgians, où il avait besoin de monteurs. On a fait beaucoup de Vjing, ce qui consiste à diffuser des vidéos en live pendant que le groupe joue. On a vraiment eu une complicité ; ça m’a permis de travailler avec La Film Fabrique et de rencontrer Mathieu Giraud, qui est le monteur du film avec Ayrton Heymans, qui est arrivé un peu plus tard et dont je reparlerai.

À la suite de ça, j’avais juste envie de prolonger l’expérience, même si celle des Belgians avait déjà duré un an. Il y avait vraiment un esprit de famille qui s’était créé entre la production et les artistes. Du coup, Jérémy Alonzi/Dirty Coq, le guitariste des Tropics, m’a proposé de monter dans le van avec eux. Il m’a dit de prendre ma caméra, de les filmer, de m’amuser, de faire ce que je voulais car il avait vraiment foi dans notre vision commune de la liberté artistique. J'avais carte blanche. À l’époque de The Belgians, je leur avais demandé si je pouvais utiliser certains de leurs morceaux pour un prochain film. Mais ils m'ont dit que ce serait compliqué car j'allais devoir payer cher la SABAM au niveau des droits d’auteur. Par contre, ils pourraient composer la musique de mon prochain film. On a donc vraiment eu de grosses discussions musicales et cinématographiques et je me suis dit que si Tropic composait la musique d’un de mes films, je n’avais pas envie que ce soit un court-métrage fait à l’arrache.

Je rêvais d'un film d'une plus grande ampleur. J'ai
 donc proposé de faire un long-métrage, ce qui les a plutôt fait marrer au début car je n’avais qu’une petite caméra. Et c’est vrai que je n’avais qu’un petit Canon mais je me suis dit qu’entre ce qu’ils avaient à raconter, le feeling qu’on avait et la synergie qui s’était créée, on avait la possibilité de faire quelque chose de plus fort que simplement se concentrer sur la technique. C’est d’ailleurs aussi comme ça que le groupe compose sa musique. Les membres n’ont pas forcément la toute dernière gratte qui vaut une fortune, mais ils ont cette énergie qui provoque une sensation de transe en live. Je voulais vraiment qu'on essaie de capter ça et c’est dans cette même énergie qu’on est parti en tournée et qu’on a commencé à filmer.

J’ai pris beaucoup de notes, j’avais une grosse bible avec plein d’idées qu’on essayait et qui fonctionnaient plus ou moins en fonction de ce que nous visions. Et naturellement le film s’est redirigé de lui-même. On avait toujours voulu procéder à ce basculement du documentaire vers la fiction et surprendre les gens, les chambouler. A la base, on voulait partir dans un délire d’horreur à la japonaise mais finalement on s’est rendu compte que ce qui nous touchait vraiment, c’était justement l’horreur humaine, l’horreur sociale. On a donc laissé tomber toutes les idées gores et on s’est focalisé sur le malaise, sur les mécanismes de l'amitié et ses dérapages. C’est de là qu’est parti Spit’N’Split. Le groupe voulait composer la musique et moi je voulais faire un film sur eux, en extrapolant ce qu’ils étaient. On est dans un récit mythomane, il se nourrit du réel pour construire son mensonge.
 

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Le trio liégeois The Experimental Tropic Bluesband.

 

C’est vrai que Spit’N’Split démarre comme le documentaire d’un réalisateur qui prendrait simplement sa caméra pour filmer un groupe en tournée sur toutes leurs dates et, ensuite, le film part complètement en vrille avec des éléments beaucoup plus fictionnels. Il y a un genre de mélange avec aussi les bandes de notre jeunesse qu’ont été des documentaires comme Strip-Tease ou même des films comme C’est Arrivé Près De Chez Vous. Tu avais une volonté d’un mélange des styles entre le documentaire et le film social ?

Mais ça fait partie de nous j’ai l’impression. Je ne voulais pas faire un film belge pour dire d’en faire un. Dans beaucoup de productions actuelles, on pousse à l’extrême cette « belgitude », ce qui ne me parle pas du tout. Ça me fout même le frisson de la honte, tellement c'est maladroit et à côté de la plaque. Pourtant en effet, la Belgique suinte dans les œuvres pionnières que tu as citées et pour lesquels j'ai énormément de respect. Tout comme Calvaire ou Ex-Drummer, qui tapent dans le mille et te fracassent le crâne. Je pense que c’est propre à notre culture ; ça ne sert à rien de forcer le trait pour jouer les rigolards, ça se sent à des kilomètres. Il y a cette espèce d’autodérision, une sorte de cocktail entre sarcasme, légèreté, drame et déprime. Et vu qu'on a peu de moyens, ça donne cette esthétique un peu cradasse.

En même temps, je suis certain que si on avait plus de pognon, on mettrait tout dans la reconstitution d'un bar miteux et de verres de Jupiler. En fait, c'est un cercle vicieux dans lequel on se complaît et que je trouve attachant. Pour revenir au film, j'ai essayé de digérer au maximum les références que j’avais, les films qui m’ont bercé quand j’étais gosse. Strip-Tease est quelque chose que je regardais avec mes parents mais qui me foutait les boules. Rien que la musique... ça te fout le cafard. Je ne comprenais pas ce que je voyais mais c'était proche de moi. Il y avait ce côté amer-doux qui me plaisait et qui était fascinant, repoussant et magnétique. C’est nous. Tout ce qui est sorti de Spit’N’Split est sorti de lui-même parce que les personnages existent vraiment et s'amusent à brouiller les pistes.

Tu parlais de l’esthétique un peu crade de ton film avec une certaine authenticité. C’est quelque chose qu’on pouvait déjà retrouver dans ton faux trailer She’s A Slut en 2011 ou encore dans ton court-métrage de 2012, Slutterball. Est-ce qu’en termes d’esthétique, de photo ou de réalisation, il y a des réalisateurs qui t’influencent particulièrement ?

Oui. Bien avant She’s A Slut et Slutterball, j'étais déjà très impressionné par les réalisateurs des « Midnight Movies », ces films inclassables des années 70. Ils ont cette esthétique poisseuse parce qu’ils n’ont pas été faits avec beaucoup d’argent et dans une totale liberté. C’est une époque que je n’ai pas connu puisque c’était l’âge de la pellicule. Que je le veuille ou non, je suis un enfant du numérique mais l’image numérique ne me parle pas en tant que telle, même si j’y trouve beaucoup d’avantages lors d'un tournage et que c'est de cette manière que j'ai réalisé mes premiers petits films et que je me suis formé. Je suis beaucoup plus sensible à l’esthétique « sale ». Des films comme Massacre à la Tronçonneuse ou Mad Max m’ont impressionné de par leur grain, qui contribue à te remuer les tripes et influencer ton ressenti.

C’est ça que j’essaie de retrouver, parce que pour moi, un film est avant tout un plaisir pour les sens et une sorte d'agression. J’ai besoin de ressentir la même émotion qu'en regardant une vieille photo, un peu de nostalgie d’une époque que je n’ai pas vécue mais qui pourtant m’embrase complètement. Je cherche à donner une odeur à l’image. Ça ne m’intéresse pas de faire un film aseptisé. Quand tu vois toutes ces « comédies », principalement françaises, où tu as une affiche avec la tronche de Clavier sur un fond blanc, ça ne me fait pas vibrer du tout. J’ai envie d’un truc avec une personnalité. J’ai besoin d’être emmené dans un cadre, dans une lumière, dans des couleurs, dans un univers où la personnalité du réalisateur transpire à chaque plan, à chaque coupe comme si sa vie en dépendait. 

 

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Ouvrez l’œil, et le bon !

Tu veux un cinéma qui dépasse l’image et le son ? Un cinéma plus sensoriel ?

Voilà, tu as mis le mot. Même si « sensoriel », ça veut tout et rien dire en même temps. Un cinéma plus viscéral, organique. Si tu changes un élément de la matière, ça chamboule tout. Je ne cherche pas la complaisance. Je ne cherche pas l’originalité à tout prix parce que je pense que beaucoup de choses ont été faites, au même titre que beaucoup de choses doivent encore être explorées. En fait, c'est ça : je me vois plus comme un explorateur qui cherche à se surpasser.

 

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Poupée de cire, poupée de (gros) son

 

Pour reprendre sur l’esthétique un peu poisseuse, quelque chose m’a marqué bien avant d’avoir vu le film, c’est son affiche. Peux-tu nous parler de sa conception ?

J'avais cette image de gens nus dans la forêt en tête depuis un moment. Des sortes de clones avec des masques en latex qui rappelleraient les visages des Tropics. C'est Sarah Guinand qui s'est occupée de la confection de ces masques, je trouve qu'elle a fait un travail incroyable. Parfois, je me dis que j'aurais dû encore plus exploiter ces masques dans le film. Et comme on parlait des influences auparavant, quelqu’un comme Jodorowsky m’a énormément influencé avec La Montagne Sacrée ou encore Santa Sangre. Ces images surréalistes m'ont marqué la rétine. Je voulais une affiche intrigante, avec une personnalité propre. L'image de l'affiche de Spit'N'Split est prise d'une séquence du film, j’ai fait une fixation sur le plan en question. J'ai ensuite travaillé avec Valérie Enderlé avec qui on a fait énormément de patchworks, ce qui me plaisait beaucoup. Et par la suite, j’ai discuté avec le graphiste des Tropics, Pascal Braconnier (Sauvage Sauvage). Il parlait d’aller vers quelque chose de plus épuré car il trouvait la photo déjà très forte comme ça. Il a commencé alors à travailler sur un format plus « seventies », inspiré par des affiches comme celle de Taxi Driver. Et mélanger le moderne et l'ancien pour tomber dans quelque chose d'intemporel me fascine. Je me disais que si je voyais ce genre d'affiche dans la rue, avec des gens à poil dans la forêt munis de masques, j’aurais sans doute envie de le voir.

Ça attise plus de curiosité encore…

Oui. Peut-être une curiosité morbide ou juste intrigante.

 

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À la vue du film, une des choses qui marque aussi, c’est son montage. C’est parfois à la limite hallucinogène, ça part dans tous les sens et surtout il y a une quantité impressionnante de plans. Combien de temps as-tu mis pour faire ce film ?

Ça a pris trois ans entre le moment où le projet est né et maintenant.
En ce qui concerne le montage, je voulais en quelque sorte « droguer » le spectateur. Je voulais qu’il soit emmené dans un monde, le bousculer dans sa tête et le faire passer par des émotions très différentes. Le montage a donc énormément joué là-dessus, et je dois beaucoup à mes monteurs, Mathieu Giraud et Ayrton Heymans. Au début du projet, j’ai commencé à monter le film tout seul mais j'étais toujours interrompu car je devais repartir en tournée avec les Tropics. À un moment, je n’avais même plus le temps de dérusher ce que je tournais. Julien Henry et Christele Agnello, mes producteurs au sein de La Film Fabrique et parents spirituels, m’ont dit qu’il fallait que je m'entoure d'un deuxième monteur. Sinon, le film aurait pris dix ans à se faire. On avait une très grande quantité de rushes. Je tourne énormément, surtout quand je suis au cœur d'un sujet qui me passionne autant. Conseil plus qu'avisé donc ; merci les parents !

J’ai alors pris Mathieu, qui montait déjà des clips et des documentaires pour le groupe. Ce qui permettait d’aller droit à l’essentiel car il connaissait très bien la personnalité des musiciens. C'était là pour moi tout l'intérêt : qu'est-ce que Mathieu n'avait pas encore vu de Tropic ? J’avais envie de montrer un autre point de vue sur le groupe plutôt que ce qu’on avait déjà pu voir auparavant. « Garbage Man » et « La Bite Électrique », c'est super, mais on connaît. Tropic peut raconter d'autres choses, ce sont des artistes entiers aux talents d'acteurs cachés et plus encore. Après ça, un 3e monteur est venu se greffer à l'équipe, Ayrton, qui lui a plus travaillé sur tout ce qui était « fictionnel/surréaliste » (la scène de Rémy l'Homme aux Seins, celle avec les ados, l’opération de Snon…). Il portait aussi un regard avisé sur ce que nous expérimentions avec Mathieu. Afin d'être structuré, Mathieu m’a proposé de synthétiser mes journées de tournage, ce qui était un boulot fastidieux, je dois dire. On visionnait ensemble, je le bombardais d'infos puis il remontait de son côté et me proposait quelque chose. Il a vraiment un regard et un esprit de synthèse ; je lui fais une confiance aveugle. Au bout du compte, on s'est retrouvé avec un film de quatre heures, qu'on a recassé, reconstruit pour pénétrer la matière au plus loin. Le montage a vraiment été un jeu de ping-pong entre nous trois. Je suis convaincu que ça apporte une richesse au montage.

 

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« Le plus important, c'est l'énergie naïve »

 

On parlait de ton film, qui était vraiment à cheval entre documentaire et fiction. N’as-tu pas peur de certaines réactions de spectateurs par rapport à des scènes qui pourraient être interprétées comme étant choquantes et où justement le spectateur aurait du mal à se positionner entre réalité et fiction ?

(Temps de réflexion) Si parce que c’est du rejet, mais c'est un risque que je veux prendre parce que j'ai vraiment foi dans ce que nous racontons. En même temps, tu sais, je ne cherche pas le choc pour le choc. Je veux bousculer mais pas dégoûter pour dire de faire le film le plus dégueulasse. Je voulais que les scènes servent le propos. Et je pense que les scènes qui paraissent choquantes, comme par exemple l’opération chirurgicale, ont crédibilisé mon propos et brouillé les pistes. Ça permet aux gens de se questionner sur la distance par rapport au propos. Est-ce qu'on me raconte vraiment la vérité ? Est-ce que ça a vraiment été aussi loin ? Comment le groupe peut-il se laisser filmer dans de telles situations ?

Et quand tu commences à te poser la question de la distance, ça permet de te demander si tu dois prendre pour argent comptant ce qui se passe devant toi. C’est pour ça aussi que je voulais aller de plus en plus loin dans le grotesque jusqu’à arriver sur Bouli Lanners, qui pointe une arme, pour se dire que là ok, on est complètement dans la fiction. Et à partir de là, que les gens se demandent « depuis quand se fout-il de notre gueule ? ». Puis, comme un tour de foire, les emmener encore plus loin et les balancer dans un film expérimental, au-delà de la fiction. C'est un trip. Si j’avais voulu le choc pour le choc, j’aurais fait un pseudo snuff porno mais ça ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéressait c’était justement de jouer avec cette frontière floue, de bousculer le spectateur et titiller ses limites, que lui seul connaît.

Tu veux faire réfléchir le spectateur avec Spit’N’Split ?

Oui, d’une certaine manière s’il peut réfléchir, ça me plaît. Le public n'est pas con et aime se poser des questions sur ce qu'il voit. Maintenant ce n’est pas un film intellectuel non plus. Je veux avant tout que ça reste un divertissement mais s’il peut y avoir une réflexion derrière qui mène à un débat sur la distanciation de l'image dans les médias, ou même une réflexion plus mystique, pourquoi pas. Ce qui m'intéresse c'est de discuter avec les gens sur leur ressenti par rapport au film. Je n’ai juste pas envie qu’ils soient neutres en sortant de la salle. Là, ce serait l’échec. Le but c’est de passer par toutes sortes d’émotions afin de se remettre en question et de sortir de sa zone de confort.

 

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Et pour enchaîner sur cet aspect du débat, quelles ont été les réactions après la projection de ton film ? Les échos sont-ils positifs, négatifs ? Y a-t-il eu des débats justement ?

Je trouve ça très positif dans l’ensemble car il y a eu beaucoup de réactions fortes. Mais je pense que Spit’N’Split est aussi un film qui doit se digérer. J’ai parlé avec pas mal de monde dans la demi-heure ou l’heure qui a suivi la projection mais j’ai l’impression que c’est un film qui peut travailler encore quelques jours après. Des réflexions peuvent encore émerger par la suite. Après ça, oui j’ai eu pas mal de réactions mais je ne m’attendais pas à bénéficier d’un accueil aussi positif en fait. Il semblerait que les gens aient aimé s'être fait avoir, ce qui est génial. Même après le film, les gens se demandaient ce qui était vrai ou faux. Ils avaient l’air assez perturbés par ça alors qu'à la base, avec le groupe et les monteurs, on s’était dit que les gens n’y croiraient jamais. La blague est tellement poussée à l’extrême qu’il était impossible pour nous que les spectateurs croient que c’était vrai. Mais comme ils ne connaissent pas forcément le groupe, certains l'ont pris très au sérieux.

Et les discussions après coup sont très passionnées, les gens sont très curieux. Finalement, j’ai l’impression que c’est comme un tour de magie. Il y a quelque chose de magique dans ce film et c’est comme si les gens demandaient au magicien de leur expliquer un tour. Et au final, après avoir insisté pendant un temps, c’est comme s'ils étaient déçus que je leur explique les coulisses du tournage. Mais vu certaines réactions, il vaut mieux remettre l'église au milieu du village. C'est un film, les membres du groupe ne sont pas des tarés, ce ne sont pas des toxicomanes ou des gens violents. Pour tout dire, ce sont de bons pères de famille et la relation entre les membres est tout à fait saine. C’est juste comme si tu filmais des frères qui ont l’habitude de se chamailler et de se rentrer dedans mais qui s’entendent à merveille.

Tu parles vraiment de ton film avec passion. Est-ce qu’après avoir passé autant de temps sur le projet, tu arrives encore à être objectif par rapport à lui ? Est-ce que lorsque tu regardes ton film maintenant, tu te dis qu’au final c’était vraiment le film que tu voulais enfanter ?

Objectif, clairement non parce que j’ai trop le nez dedans. Par contre, oui, c’est vraiment le film que je voulais faire, et plus encore, parce que j'alimentais ma « bible » d'idées en tournée, en gardant ce fil rouge qui était de faire un documentaire qui basculerait vers une fiction. Je voulais démarrer sur un genre et conditionner le spectateur pour qu’il se dise que la suite serait identique, pour au final le surprendre et aller vraiment à l’opposé. Et quand je dis que le film était encore plus que ce que je voulais, c'est parce qu'il s'est passé tellement de choses, que ce soit en tournée avec le groupe ou sur le tournage que je me régale en revoyant le film car les trois années de sa création ont été très riches en rencontres, en questionnements humains et spirituels. Je suis content d’avoir pu garder le cap mais c’est assez incroyable ce qui nous est arrivé. C'était un vrai voyage. Je l'ai déjà dit mais je crois que ce film est magique parce qu’il y a eu un truc qui nous a dépassé. Le projet Spit'N'Split (le film et l'album) vit de lui-même et nous a emmenés d’un endroit à l’autre à travers la Belgique et l’Europe, à rencontrer énormément de gens. Je ne crois pas que je pourrais refaire ce film parce qu'il est tombé au bon moment, dans une période où le groupe recherchait quelque chose de différent et je me suis nourri des gens que j’ai rencontrés. On a vécu un grand nombre de choses, qui sont bien sûr moins horribles que ce qu’elles paraissent dans l’histoire, mais qui sont véritables, mémorables et qui ont vraiment marqué ma vie.

 

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« C’est pas une tournée, c’est des vacances. C’est les vacances du rock » (Jerms)

 

Que répondrais-tu aux personnes qui seraient amenées à dire que ton film n’a rien à faire dans un festival comme le BIFFF ?

Je crois que le film est avant tout bien dans sa catégorie, une catégorie que le festival assume complètement et qui est La 7ème Parallèle. Cette catégorie est celle des films « étranges ». Et je pense que Spit’N’Split a réellement une dimension étrange. Il y a une partie complètement onirique, distillée un peu partout dans le film.

Crois-tu que les membres de The Experimental Tropic Blues Band montreraient le film à leurs parents ?

Sans doute. Je serais curieux d'avoir leur retour. Moi en tout cas, je l’ai montré aux miens. Ils étaient là au BIFFF et ils étaient fiers. Ils ont vraiment compris la démarche artistique derrière ce film. On a utilisé des choses que les musiciens avaient en eux pour exorciser des frustrations qu’ils ressentaient mais ça reste une fiction. Et donc ils jouent un rôle, tous.

Tes parents sont donc fiers de leur gamin ?

Très fiers apparemment et même émus car ils ne s’attendaient pas à voir une salle aussi remplie et un tel engouement pour le film. Le spectacle d'école est approuvé, vivement le prochain !

N’hésitez pas à (re)découvrir :

Notre interview de Jérôme pour Slutterball
Pour rappel, Jérôme a été membre du CollectIFFF, dont on vous parle ici !

 

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Permettez-nous de clôturer cet article avec une très belle phrase de Jerms : 

« Pour moi, un pet c’est une chanson » (Jerms)

Propos recueillis par Guillaume Triplet, avec la participation de Jean-Philippe Thiriart

 

12:22 Écrit par Jean-Philippe Thiriart dans BIFFF, Bilans de festivals, Critiques de films, Interviews | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : spit, n, split, spitnsplit, jerome, vandewattyne, experimental, tropic, blues, band, bifff | |  Facebook | |  Imprimer |