26 oct.

Lumière ! L’aventure commence – Interview de Thierry Frémaux

Cette semaine, sort en salles le très beau documentaire que Thierry Frémaux a consacré aux Frères Lumière et à la naissance de leur cinéma : Lumière ! L’aventure commence. Nous avons interviewé le Délégué Général du Festival de Cannes avec d’autres médias au Festival International du Film Francophone de Namur (FIFF) lors d’une table ronde. Voici, pour vous, les meilleurs moments de cette dernière.

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Thierry Frémaux, de quelles missions vous sentez-vous investi ?

Les Américains disent « The Labour of Love ». Il s’agit de mission sacrée parce que j’ai quand même le sentiment d’un immense privilège là où je suis. C’est-à-dire que je suis dans les deux plus belles avenues du monde : la Rue du Premier Film et la Croisette. Il y en a une troisième - Hollywood Boulevard mais ça, on leur laisse. Cette mission mêle le très contemporain et le très historique et je pense qu’en fait, c’est la même chose. On se bat tous pour dire que nous devons cesser de parler de « vieux ». Le mot « patrimoine » est joli mais pourquoi ne pas garder le mot « classique » ? On le dit pour la musique, la littérature et la peinture. Accolons le mot « classique » au mot « cinéma ». Aucun film ne sera jamais plus vieux qu’une pièce de Shakespeare. Et on ne dit pas : « Dites donc, hier, je suis allé voir un vieux Shakespeare ». Non, il n’y a pas de vieux Shakespeare. Et donc le cinéma, il est là. Je cite souvent cette phrase que Tavernier avait mise dans un de ses films - Mississipi Blues : « Le passé n’est pas mort, il n’est même pas passé. ».

Quand on voit les films Lumière – en tout cas quand moi je les vois et j’espère que c’est votre sentiment aussi - on ne se dit pas que c’est de l’archéologie. On se dit que c’est là, le cinéma est là tel qu’il est aujourd’hui et sans doute pour après. Évidemment, à Cannes, c’est le très contemporain. Dans les deux cas, il faut faire preuve à la fois de générosité et d’enthousiasme. D’une certaine modestie aussi. Et je suis un cinéphile qui aime. Je ne suis pas un cinéphile qui n’aime pas. Je veux dire par là qu’il y a des cinéphiles qui, dès qu’ils ouvrent la bouche, disent ce qu’ils n’aiment pas. Et ça me peine mais il y des critiques qui agissent de la même manière. Je préfère parler de ce que j’aime. C’est beaucoup plus difficile de dire ce qu’on aime et pourquoi un film, c’est bien, que pourquoi ce n’est pas bien. De mon livre, les gens ont dit : « oui, c’est un bouquin sympa ». J’ai répondu : « encore heureux, je n’allais pas parler des cons ». Mais c’est aussi une question de générosité. Cela ne veut pas dire naïveté mais que quand on dit on aime, cela ne veut pas dire qu’on aime tout.

Il y a quelque chose d’un aller-retour permanent entre passé et présent, entre Lyon et Cannes, qui me sert pour Cannes, qui me sert pour Lyon. Si je peux faire ce questionnement sur les films Lumière, c’est parce que je suis un cinéphile contemporain. Et, en même temps, quand on est dans le processus de sélection à Cannes, il peut m’arriver de parler des films d’une manière qui ressemble plus à comment je vais parler du Crime de Monsieur Lange de Renoir, que j’ai revu samedi, ou du dernier film des frères Coen. Et tout ça pourquoi ? Parce que c’est la même chose. Celui qui aime la musique, il aime la musique. Il n’aime pas la vieille musique ou la nouvelle musique. Le cinéma c’est pareil.

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Auguste et Louis Lumière


Comment vous êtes-vous rendu compte que vous pouviez, à partir des film Lumière, démontrer qu’ils avaient déjà les bases de la grammaire cinématographique ?

C’était évident parce que je connaissais les films. Donc on revient à ça : j’avais ce privilège de connaitre les films, il n’y avait pas de raison que je garde ça pour moi. Mais le film est aussi destiné à combattre pas mal d’idées reçues, de clichés sur Lumière. Des belles légendes, dont la plus formidable : « celui qui a inventé le cinéma n’y croyait pas ». Évidemment, il n’a jamais dit : « le cinéma est un art sans avenir ». Mais c’est beau, l’idée de savoir qu’un inventeur puisse l’avoir dit. Et sa place dans l’histoire était bizarre : pas vraiment un inventeur, pas vraiment un cinéaste. Et moi je voulais dire qu’il est complètement un inventeur et qu’il est complètement un cinéaste. Comme inventeur, évidemment qu’il n’est pas tout seul. Et lui-même l’a dit. Il faut citer les noms de Marey, Muybridge, Edison, Le Prince, Émile Reynaud… Celui qui va inventer le vaccin contre le sida, il n’aura pas inventé le microscope. Toute grande invention humaine est donc un processus collectif. Sauf que Lumière a fait ce qu’il fallait pour finir et il n’y a aucun inventeur après lui. Cela prouve que quand c’est fait, c’est fait. Et puis il est totalement un cinéaste et là c’est ce que prouve le film. Parce que le cinéma est là, c’est une évidence.

C’est pour cela que je me sers de cinéastes après lui et que je fais ainsi du futur historique. Je parle de Raoul Walsh ou encore de James Cameron. Pourquoi ? Parce que cela prouve que les questions que les cinéastes se sont posées tout au long du siècle, Lumière se les est posées en premier. Parce qu’il avait une caméra, il s’est dit : « je fais quoi ? », comme un cinéaste chaque matin lorsqu’il est sur son plateau et se demande où les éclairages et les caméras vont être placés. Lumière fait donc partie de cette famille-là et en était exclu. Le côté « Lumière invente une machine mais Méliès invente le cinéma ». « Lumière c’est le documentaire, Méliès c’est la fiction. » Non, tout cela n’est pas vrai. Et cela a aussi cette vertu de dire aux gens : « n’écoutez pas ce que l’on vous dit ». Billy Wilder disait toujours : « ne dites jamais au public qu’un plus un égale deux, laissez-les calculer ». Là, c’est pareil : c’est pour donner ces films aux gens et puis après, ils se débrouillent. Moi, je guide, je pose des questions, je formule des hypothèses.

 

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La Sortie de l'usine Lumière à Lyon


Comment avez-vous procédé pour la sélection des 108 films Lumière qui composent votre film ?

Ce sont des films que je connaissais très bien. Je les connais tous mais ceux-là et quelques autres particulièrement parce que j’avais l’habitude de faire cela en live. Je faisais des commentaires en direct et donc je savais à peu près quoi faire. Et j’avais chapitré de la même manière. J’avais même fait une VHS à New-York il y a vingt-cinq ans. On m’avait enregistré. J’avais dit que je ferais pareil. J’arrive en studio et je dis de ne pas s’inquiéter, que je connais tout ça par cœur. Je demande un micro, de me montrer les films et je le fais. Ça allait durer une heure et demi. Bon, évidemment, ce ne fut pas le cas. Le ton du live n’est pas le ton d’un film qui tout de même allait faire trace. Il fallait par conséquent que je fasse un peu attention. J’ai ainsi tout recommencé, tout réécrit, puis enregistré sagement, normalement en fait.

Et ces 108 films permettent de faire un premier voyage dans le cinéma de Lumière. C’est pour cela que je les ai séparés dans ces chapitres qui permettent d’avoir une sorte de premier aperçu de ce qu’était le cinéma. Et, en effet, on s’aperçoit que c’est dingue. Ils ont fait telle et telle chose. Mais pourquoi ? Parce qu’ils n’avaient pas de recette, qu’ils étaient ouverts. Et l’histoire du premier travelling à Venise est intéressante. Quand il a fait le film, le collaborateur de Lumière l’a envoyé à Lyon – comme ils le faisaient tous - avec une lettre : « Monsieur Louis, j’ai pensé à un truc là, j’ai mis la caméra sur un bateau, j’ai pensé que cela pouvait faire joli mais attention, si cela ne vous plait pas, détruisez le film, ne me renvoyez pas». Donc, il y a quelque chose qui prouve que tout était des hypothèses. Et c’est pour cela que c’était un cinéma si moderne. La modernité est de poser des questions. Ce n’est pas d’apporter des réponses. La modernité, c’est de dire : « Et pourquoi pas ceci ? Et pourquoi pas cela ? ».

 

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L'Arroseur arrosé


Il y a des gens qui ne savent pas ce que c’est qu’une vidéo, ce qu’est un film…

Oui et c’est pour cela que le premier film me plait tant : le sujet, le peuple, les hommes, les femmes, les ouvriers à l’usine… On ne sait pas où la littérature, la musique et la peinture ont été inventées. On ne le saura jamais. Le cinéma - désolé pour les Américains -, on sait. C’est ici, c’est chez nous. Mais surtout, vous imaginez un art qui s’ouvre par des portes qui s’ouvrent ? Ensuite, c’est un cortège. Donc, il n’y a pas une image qui est semblable à la suivante et à la précédente. Et cela se termine par une porte qui se ferme. C’est tout de même un truc fou ! Et dans ce vingtième siècle qui sera celui de la foule et de la multitude, ça commence par cela. Si ça avait été un film d’enfants, je serais en train de vous dire : « c’est génial, c’est un film d’enfants ». Mais il y a, dans le choix des sujets, des symboliques assez fortes de ce qu’était ce monde-là, monde qui n’a pas changé par rapport au nôtre. Et on reviendra à tout cela. Aujourd’hui, on parle de transhumanisme. C’est comme la nourriture bio. Il faut parler de films bio : des films comme ceux-là dont l’image n’est pas manipulée, pas truquée, pas digitalisée, pas Photoshopée. Voilà, c’est cela : ce qu’on voit, on le voit.

Ce sont aussi les incidents qui vous plaisent dans ces films-là ?

Oui, ainsi que dans le cinéma en général. Évidemment, la perfection a quelque chose d’ennuyeux. C’est toujours bien quand il y a des imperfections. C’est pour cela que j’ai laissé, dans la restauration, les poils caméra. Je ne les ai pas enlevés. Ils font partie des films. Il y a même des films qui ont des petits sauts. Il y en a aussi qui ont l’écriture. On l’a gardée. Les fins des plans, on les a gardées. On voit même parfois les perfos qui reviennent dans l’image, parce que c’était le cas. Mais, cela n’empêche que vous voyez le film comme vous ne l’avez jamais vu. C’est émouvant les différents bruits. Un cinématographe Lumière, c’est cela. Vous le lancez et l’arbre à came de la manivelle fait que vous avez un certain rythme. Vous le gardez, c’est obligatoire. C’est presque votre bras qui est comme cela et qui est entrainé. Mais, il y a quelque chose d’une incertitude. C’est pour cela que j’aime bien ce film sur le ballon de captif. Cela bouge et le flou est beau dans cette non-perfection qui fait que le type dit : « et pourquoi ne filmerais-je pas comme cela ? ». Les photos des années trente sont faites comme cela. C’est d’une beauté !

 

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L'arrivée d'un train en gare de La Ciotat


Quand l’idée du projet est-elle née ?

L’idée du projet est partie d’un premier commentaire pour un DVD réalisé pour un musée. Un film de musée n’est pas un film de cinéma. J’ai donc refait cela avec un générique qui est un hommage à 1900 de Bertolucci, qui commence de la même manière : une image où on dézoome. Et puis je voulais mettre Scorsese à la fin pour là aussi faire un lien avec le contemporain. Les gens voulaient que je me présente au début du film mais personnellement, je voulais que le film ne soit composé que d’images Lumière.

De quelle manière votre travail à l’institut Lumière influence-t-il éventuellement vos sélections ?

Je n’aime pas trop parler de Cannes en dehors de Cannes, surtout que j’en ai parlé en Espagne et que cela m’a coûté cher. Disons que les deux me sont utiles. C’est-à-dire bien connaitre le cinéma contemporain et même être ici, vous voir, voir les professionnels. Je voyage grâce au film Lumière et aussi parce que je voulais venir en Belgique, où je viens de temps en temps mais jamais professionnellement, ou en Suisse, à côté de Lyon. Je dis aussi parfois à mes camarades en sélection : « arrêtons de faire “ j’aime, j’aime pas ” ». Qu’est-ce qui donne sa valeur aux choses ? C’est le temps. C’est le meilleur critique du monde. On sait tous que La règle du jeu fut un désastre, que Heaven’s Gate fut un désastre. Des exemples, on en a plein. Et puis, tout à coup, le temps a dit : « Mais non, attendez, La règle du jeu est le meilleur film français. » Oui mais à l’époque, l’avant-première a été catastrophique. Donc, parfois, quand on procède comme évoqué en sélection à Cannes, j’appelle au calme. Une sélection cannoise, ce n’est pas la vérité mais une proposition, un instantané non pas de la production de l’année, mais d’un certain état du cinéma chaque mois de mai de chaque année.

 

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Thierry Frémaux au FIFF - Copyright Florent Marot


Le choix de Saint-Saëns pour la musique, cela rappelle qu’il n’y a pas de son sur les bandes des Lumière mais pourquoi l’avoir choisi ?

C’est parce que je me suis posé la question de Louis Lumière et de la culture de son époque. Il n’y a rien, aucune archive. Il fallait donc faire des hypothèses. Je ne voulais pas qu’il n’y ait que ma voix. Je ne voulais pas faire d’autre choix qu’un musicien de cette époque-là. C’est donc l’atmosphère musicale de la musique française de l’époque. Lumière est très français. Je parle de Marcel Proust à plusieurs reprises. La musique, il fallait par conséquent qu’elle accompagne avec la même atmosphère et la même tonalité et puis, pour l’anecdote, Camille Saint-Saëns est le premier musicien officiel de l’histoire du cinéma puisqu’il est le premier à qui on a commandé une musique de film.

Vous n’avez donc jamais songé à Born to Run comme générique ?

Si, j’ai pensé à Born to Run, puis j’ai pensé qu’on allait un peu se moquer de moi. Mais, par contre à Cannes, la première et la dernière chanson en montée de marches, c’est toujours Born to Run.

Vous êtes également supporter de l’Olympique lyonnais. Que pensez-vous du changement nom du stade, anciennement « Stade des Lumières » ?

Stade des lumières avec un « s ». Je leur avais proposé de leur donner 10 000 euros s’ils enlevaient le « s ». Cela les a fait rire mais ce n’était pas très sérieux comme offre. C’est la vie d’aujourd’hui. Si c’est pour qu’on ait une meilleure équipe et que le club soit solide, tant mieux. C’était de toute façon un nom provisoire. Le Stade des Lumières, c’était un joli nom mais Lumière est un beau nom et ce n’est pas un pseudonyme et ils l’ont inventé dans un quartier qui s’appelle Mon Plaisir. Un jour, un enfant m’a dit : « ils ont tourné leur premier film Rue du Premier Film ». Je lui ai dit : « non, Rue du Premier Film, cette rue a reçu ce nom plus tard ». (il rit).

Propos recueillis par Raphaël Pieters, avec la participation de Jean-Philippe Thiriart

08:40 Écrit par Jean-Philippe Thiriart dans Critiques de films, Interviews | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : lumière, aventure, commence, thierry, frémaux, cannes, fiff, festival, international, film, francophone, namur | |  Facebook | |  Imprimer |

12 sept.

Projection de C'EST ARRIVE PRES DE CHEZ VOUS ce 15 septembre à Bozar

Petit rappel de barème…

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C’est l’histoire un peu magique d’un film de fin d’études devenu culte.
À l’époque, Rémy Belvaux (1966-2006, frère de Lucas) s’entoure de ses camarades Benoît Poelvoorde et André Bonzel pour réaliser ce vrai-faux documentaire sur Ben, tueur semi-professionnel s’attaquant à la classe moyenne et aux personnes âgées. Le personnage principal embarque alors les membres de l’équipe de tournage, se mettant donc en scène eux-mêmes, dans ses nombreuses péripéties. L’occasion pour Ben de bénéficier ponctuellement d’une assistance bienvenue.

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Mais il serait indécent de s’épancher sur l’histoire de ce film tant ce serait un affront à tout cinéphile belge (ou autre) qui se respecte. En effet C’est arrivé près de chez vous fait indéniablement partie de ces films piliers du cinéma belge. Ces films ayant désormais une place de choix dans le patrimoine cinématographique du plat pays qui est le nôtre. Filmé en 16 mm et en noir et blanc pour des raisons de budget, cette comédie à l’humour noir débridé et au côté glauque parfaitement assumé est devenue pépite de la nation qui voit encore aujourd’hui ses répliques aussi bien scandées dans les soirées étudiantes (« Malou… Nichons ») que déclamées dans les soirées plus mondaines (aaah la recette du Petit Grégory). Ses personnages y sont d’ailleurs pour beaucoup puisque Benoît Poelvoorde, dont c’était d’ailleurs le premier rôle dans un long, campe certes un tueur mais aussi un fils aimant et un camarade à la vision du monde politico-poétique sans nulle autre pareille. Sur ce dernier point, on ne peut passer à côté du rôle tenu par la propre mère de Poelvoorde (jouant donc la mère du personnage principal) qui représente un personnage secondaire fondamental du long-métrage de Rémy Belvaux. Pour l’anecdote, cette gente dame authentique l’aura sans doute été autant du fait que l’équipe de tournage lui avait présenté leur projet comme un réel documentaire sur son fils et non comme une fiction sur un tueur brutal.

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C’est arrivé près de chez vous a rencontré un franc succès public et critique en son temps puisque, sélectionné dans différents festivals, il reviendra avec son petit lot de récompenses dont deux rien que durant le Festival de Cannes 1992 (Prix SACD de la Semaine de la Critique et Prix spécial de la jeunesse). Comme quoi, l’autodérision à la Belge, le sens de la débrouille et une petite boîte de Cedocards faisaient déjà beaucoup il y a 25 ans.

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Comment (re)découvrir C’est arrivé près de chez vous et... le cinéma belge

Rendez-vous ce vendredi 15 septembre à 20h à Bozar pour C’est arrivé près de chez vous, en présence de l'équipe du film.

Et confortablement installés à la maison pour un regard multiple sur le cinéma belge avec la sélection 50/50 de UniversCiné !


Guillaume Triplet et Jean-Philippe Thiriart

08:12 Écrit par Jean-Philippe Thiriart dans Critiques de films | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : est, arrivé, près, de, chez, vous, benoit, poelvoorde, rémy, belvaux, andré, bonzel, cannes | |  Facebook | |  Imprimer |

26 mai

Interview d'Alan Deprez, au Short Film Corner du Festival de Cannes avec Cruelle est la Nuit

Il y a quelques semaines, nous vous proposions notre avis sur le court-métrage Cruelle est la Nuit d’Alan Deprez. Rencontré à Bruxelles à l’occasion du BIFFF 2017, le camarade a pu nous accorder un peu de son temps pour décortiquer avec nous la conception de son film et les enjeux de celui-ci, mais également pour simplement parler cinéma et donner son avis sur la situation. Entre coups de gueule, coups de cœur et débat sur le genre, l’entretien pour le moins conséquent (c’est peu de le dire) était bien trop intéressant que pour l’amputer.

 

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Cruelle est la nuit est au Cannes Short Film Corner


Cruelle est la Nuit est un court-métrage qui renferme de nombreux concepts : une espèce de révolte politique qui part ensuite dans tous les sens (sado-masochisme, violence graphique…). Peux-tu nous expliquer ton idée de départ ?

C’est assez compliqué, en fait. Je ne voulais surtout pas faire une œuvre hyper référentielle ou trop consciente de ses références, parce que c’est quelque chose qui m’insupporte de plus en plus. Je ne supporte plus tous ces « jeunes » réalisateurs d’une/de première(s) œuvre(s) qui, constamment, font des clins d’œil à des œuvres ayant marqué leur cinéphilie et qui se complaisent - d’une certaine façon - dans cet art de la référence. J’en ai un peu marre du recyclage. Curieusement, je ne sais plus d’où m’est réellement venue cette idée de personnages étrangers à un milieu et qui débarquent dans une partie fine. La post-production a aussi été interminable car au départ, le film devait être prêt pour 2016, mais comme à chaque fois, je veux faire simple et au final, je fais plus compliqué ! Je m’étais dit qu’on allait faire un huis clos pour ne pas être tributaire des extérieurs. La première vision que j’ai eue était ces mecs qui partent en mission dans le but d’assassiner une personnalité influente et sont un peu pris au dépourvu, puisqu’ils débarquent en pleine partouze. Ensuite, la nature très noire et nihiliste du film existe car, en cours d’écriture, j’ai perdu deux personnes qui comptaient énormément pour moi, à savoir ma grand-mère et mon cousin ; ce qui m’a fait traverser une période assez douloureuse. D’ailleurs, Cruelle est la Nuit leur est dédié. Il y a donc une dimension très personnelle dans le projet et l’humour qu’on peut retrouver dans le film n’est arrivé que plus tard. Il y a un peu de moi dans chaque personnage car, même si je me considère comme apolitique, j’ai mes idées et c’est clair que parfois, je pense qu’il est préférable de tout « brûler » pour repartir sur des bases saines. C’est ce que le personnage de Kel fait dans le film, même s’il s’inscrit dans une démarche toute autre.

Tu parles d’une post-production qui a été tirée en longueur. Dans quelle mesure cela a-t-il joué sur le retard du projet ?

Il y a plusieurs choses qui sont entrées en ligne de compte. Il faut savoir qu’au départ, le court-métrage devait être réalisé pour le « COLLECTIFFF 2 » (NdA : groupe de réalisateurs de courts-métrages dont les œvres sont soutenues par le BIFFF et diffusées lors d’une édition précise du festival - le premier « COLLECTIFFF » a eu lieu en 2012 – ndlr). On a tourné trop tard par rapport à la diffusion prévue pour le BIFFF 2016 et on ne s’en est rendu compte qu’en cours de tournage. Par ailleurs, le monteur ne pouvait pas débloquer tout son temps pour travailler sur le film et en assimiler toute la matière dans un délai si court. La post-production a presque duré 10 mois. On a donc monté une bande-annonce, diffusée dans deux festivals mais pas au BIFFF, ce qui aurait pu être bizarre par rapport aux autres films du COLLECTIFFF, dûment finalisés. C’est vrai qu’on a pris le temps de bien faire les choses, en se disant qu’on avait entre les mains un film très atypique et singulier, à plus forte raison au sein du paysage cinématographique franco-belge et dans le domaine du court-métrage. Pour nous, c’était une grande délivrance lorsqu’on a assisté à la première privée du film au Cinéma Galeries (Bruxelles, le 1er novembre 2016).

 

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Alan Deprez est à Cannes avec Cruelle est la Nuit


Parle-nous un peu de la direction photo. Parce que ton court-métrage comporte, comme on le disait, une dimension nihiliste complètement assumée, mais son esthétique est très léchée. C'est sombre mais soigné. Quels étaient tes choix artistiques à ce niveau-là ?

Tout d'abord, cela fait un certain temps que je travaille avec le même chef op', Nicolaos Zafiriou. C'est une vraie collaboration artistique et je ne serais rien sans lui. Si je fais le compte, je crois qu'on a dû bosser sur une trentaine de projets ensemble, même si beaucoup d'entre eux n'ont pas abouti. Il a éclairé mes trois courts-métrages, ainsi que trois ou quatre clips, plus d'autres choses. Il faut savoir que je suis quelqu'un qui accorde beaucoup d'importance à l'esthétisme, même parfois un peu plus qu'au scénario ou au récit en lui-même. Certes, le scénario est fondamental, mais en tant que spectateur, je peux être séduit par un film qui aurait des carences scénaristiques, mais qui, visuellement, serait sublime. Par exemple, si on s’attarde sur Suspiria de Dario Argento, ce n'est pas un modèle de construction scénaristique : ce qui fait qu'on reste accroché est en grande partie dû à la direction photo de Luciano Tovoli. Je fonctionne comme ça et c'est ainsi que l’on a fonctionné sur Cruelle est la Nuit. « Zaf » (Nicolaos Zafiriou) et moi avons défini une esthétique. Nous voulions une caméra qui avait une bonne sensibilité pour le grain de la peau. Pour parler un peu technique, nous avions opté pour une caméra assez rare : l’Ikonoskop, une caméra suédoise dont la licence a été rachetée par une boîte belge, qui, par la suite, a directement fait faillite. On a vite compris pourquoi (rires), puisqu'elle était très « prototype » et nous a créé les pires emmerdes sur le tournage. Elle surchauffait tout le temps et causait parfois pas mal de problèmes au niveau de l'enregistrement des rushes (on s'est retrouvés avec des rushes inutilisables, altérés par de fines trames rappelant l’image d’une VHS usée). Mais on l'avait choisie parce que c'était une des caméras qui imitait le mieux le grain du 16 mm. On avait aussi deux autres caméras : une pour les plans un peu plus « clippés » et tournés de nuit, l’autre destinée à servir de 2ème caméra (NdA : respectivement une Sony Alpha 7S et une Pocket Black Magic, qui « matche » plutôt bien avec l’image de l’Ikonoskop – ndlr). Il est vrai que pour nous l'esthétique était super importante.

Tu mentionnais ton choix de caméra qui rendait bien le grain de la peau et tu nous parlais de Suspiria... On aurait envie de faire un parallèle avec David Lynch (Alan nous avait déjà expliqué auparavant être un grand fan de ce réalisateur). Est-ce un réalisateur qui t'influence dans tes créations ?

Peut-être bien. En tout cas il a eu un aspect fondateur pour moi parce qu'à la base, je suis un simple fan, mais c'est en découvrant Blue Velvet que j'ai voulu devenir réalisateur. Pour moi, il y a vraiment eu un avant et un après Blue Velvet. Par contre, je suis moins fan de ce qu'il a fait « récemment », comme ses travaux vidéo ou encore Inland Empire (son dernier long-métrage datant de 2006 – ndlr), qui m'a un peu horripilé. David Lynch est un réalisateur purement « sensoriel » qui sait faire fi de toutes les conventions scénaristiques encore de mises dans le métier, afin d’emmener le spectateur vers l’émotion pure.

 

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Cruelle est la Nuit au Cannes Short Film Corner


Et le giallo ? C'est un style qui t'a aussi marqué dans ton parcours cinématographique ?

J'aime beaucoup les gialli, même si je trouve qu'en ce moment, certains éditeurs en sortent un peu trop. Il y a donc une certaine overdose de gialli et c'est un peu dommage car, par exemple, pour parler d’œuvres bis, il n'y a pas que le cinéma bis italien, mais des « films d'exploitation » partout dans le monde. Il y a certain films bis grecs ou encore indonésiens qui ne sont pas exploités chez nous et heureusement qu'il y a des éditeurs comme Mondo Macabro aux États-Unis pour s'occuper de ça. Mais pour en revenir aux gialli, c'est clair que j'aime beaucoup la sensualité qui s'en dégage. Leur côté sensuel et charnel aussi, puisque c'est quelque chose qui me touche. Il y a pas mal de gialli que j'aime beaucoup comme Mais qu'avez-vous fait à Solange ? - qui est génial - ou encore certains films de Sergio Martino avec Edwige Fenech, qui est une actrice magnifique dont je tombe amoureux à chaque film (rires). Toutes les Couleurs du Vice n'est pas forcément cité par tout le monde, mais il est génial, tout comme Le Venin de la Peur de Lucio Fulci, qui se situe presque par moments entre le giallo et le film psychédélique. Mais il y en a tellement… J'aime aussi beaucoup les gialli prenant racine à Venise, comme Terreur sur la Lagune. Ils ont vraiment capté cette atmosphère de décrépitude propre à Venise, décelable par ailleurs dans La Clé de Tinto Brass, un cinéaste que j'adore. De ce réalisateur, j'apprécie beaucoup Caligula, même si le film a été truffé de plans hards retournés par le grand patron de Penthouse à l'époque, Bob Guccione. Il est évident que je suis sensible à la « recherche de sensualité » qui caractérise ce genre de films. Je pense que c'est le genre de bandes qui nécessite de savoir se déconnecter et de ne pas intellectualiser ce qu'on voit pour l’apprécier pleinement. La symbolique est très forte aussi et ça, c'est quelque chose qui me parle. Il y en a d’ailleurs beaucoup dans mes films.

Justement, le spectateur peut pointer différentes symboliques dans Cruelle est la Nuit. Comme au niveau esthétique, tu as des influences qui se ressentent clairement, si cette esthétique va de pair avec la symbolique, peux-tu nous expliquer celle-ci par rapport à ton court-métrage ?

Ce qui serait intéressant serait que toi, tu me dises ce que tu y as décelé.

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Les fameuses marches prises par l'ami Alan


La première chose qui m’a frappé dans ton film au niveau symbolique, c’est le nihilisme. Il est très présent. Ensuite, il y a des phrases qui sont énoncées par tes personnages comme par exemple, celle qu’on pouvait déjà entendre dans le trailer de Cruelle est la Nuit qui est « Au final, l’issue sera la même pour tout le monde ». Elle montre bien la vanité de la révolte. On se révolte, OK, mais finalement, comme le fait comprendre ton personnage principal, c’est un peu comme pisser dans un violon…

C’est marrant, car j’en parlais il n’y a pas si longtemps que ça avec Pascal Françaix, journaliste et essayiste, qui, l’an dernier, a écrit un brillant ouvrage sur le torture porn (Torture porn : L’horreur postmoderne). Nous étions invités dans la même émission de radio. Il m’a soufflé que, pour lui, Cruelle est la Nuit est un film postmoderne qui a su digérer pas mal d’éléments d’œuvres antérieures et dans lequel, surtout, on ne prenait parti pour aucun camp. Il y a une sorte de « pourriture généralisée ». Dans le camp des assaillants, il y a un discours très marqué, mais leur idéologie n’est pas plus défendable que les petits intérêts de l’homme politique à qui ils en veulent, qui est complètement véreux et organise des parties fines chez lui. À côté de ça, la dimension nihiliste, comme on l’a dit plus avant, me touchait beaucoup. Je pense qu’on est dans une époque un peu artificielle (un peu « fake ») et surconnectée, où les gens ont perdu le contact avec les choses et se sentent obligés de donner un avis sur tout - d’avoir tout vu, tout lu, tout entendu, alors que c’est impossible -. Je crois qu’il faut savoir se « reconnecter » aux choses. Nous sommes allés trop loin… Nous nous trouvons dans une époque complètement désenchantée, que l’on traverse avec la peur au ventre, provoquée notamment par les divers actes terroristes qui ont émaillé ces dernières années. J’espère que les gens qui verront notre film pourront y déceler cela, parce que c’est clairement sur cette base qu’il a été conçu - cette peur et cette façon d’insuffler la terreur dans l’inconscient des gens -. Maintenant, des personnes redoutent de sortir de chez elles, d’aller à des concerts, de prendre les transports en commun…. Le film renvoie un peu en creux cette image-là.

 

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Nicole Kidman au Festival de Cannes lors de cette édition anniversaire


Sans tomber dans la métaphysique, est-ce que tu voulais faire émerger une espèce de réflexion sur l’existence au travers de Cruelle est la Nuit et peut-être faire réfléchir les gens sur le fait qu’il y ait encore des valeurs auxquelles on peut encore se raccrocher ?

Il y a pas mal de choses qui sont dénoncées dans le film. Si l’on s’attarde sur Kel (incarné avec intensité par Kevin Dudjasienski), il s’agit d’un personnage qui est complètement déconnecté de la réalité et qui a perdu le contact avec son prochain. Pour lui, les personnes qui l’accompagnent ne sont même pas des frères d’armes, mais simplement de la chair à canon. Ça vient renforcer cet angle nihiliste, car quand on regarde l’itinéraire de Kel, c’est une sorte d’itinéraire vers un suicide… C’est quelqu’un qui veut mourir mais ne veut pas « mourir de sa propre mort » ; il se construit donc une espèce de quête presque mystique avec pour apothéose l’assassinat d’un homme politique (Stavros, joué par Pascal Gruselle). C’est une manière de planter le couteau dans le dos de toute cette petite bourgeoisie, bien que ça n’ait plus beaucoup de sens… C’est aussi pour ça que dans le film, Stavros lui affirme que la lutte des classes est terminée. À l’heure actuelle, on est bien au-delà de ça. Cette guerre, on l’a perdue depuis longtemps… Nous vivons maintenant dans un monde où tout est contrôlé par tous ces grands conglomérats et les multinationales. À titre d’exemple, toute cette mode du véganisme part d’une bonne intention, mais même si on paie bien cher nos produits bio (ce que je fais souvent), le sol est tout de même pollué et la plupart du temps, on ne sait même pas lorsqu’on ingère des OGM ou d'autres produits nocifs… Sinon, pour en revenir au film, il y a surtout un côté très désenchanté. Pour traiter d’un autre personnage, Sid (Bertrand Leplae), est simplement quant à lui dans une quête de virilité : c’est un faux dur et il surjoue ce côté « brut ». Sa batte de baseball est un peu l’extension de sa virilité. Et a contrario, le personnage d’Arnaud (Arnaud Bronsart) est un peu une façon de stigmatiser une partie de cette jeune génération qui ne partage plus les mêmes valeurs que nous. De vrais « branleurs » ! (rires) Ça m’insupporte, ces nouvelles générations qui n’ont plus le respect des aînés, ne prennent même plus la peine de prouver des choses par leur travail ou par leurs actes et qui pensent que tout leur est acquis. Le personnage d’Arnaud représente quelqu’un dont la vie est un peu « vide de sens » et qui tente de lui en donner un en participant à cette mission, mais il y va un peu « comme s’il allait à Walibi » (parc d’attraction belge-ndr) (c’est Arnaud qui m’avait soufflé ça durant une lecture du scénario). Il y va pour les sensations fortes, mais toute la dimension politique insufflée par le personnage de Kel lui est complètement étrangère. Il y a des tas de choses dans Cruelle est la Nuit. Ce n’est absolument pas humble de dire cela, alors que pour moi l’humilité est hyper importante, mais j’avais envie de donner un grand coup dans la fourmilière avec ce film car, comme je te le disais plus tôt, j’en ai vraiment marre de toute cette mouvance de courts-métrages qui ont une approche condescendante vis-à-vis du genre, qui se complaisent dans les clins d’œil et uniquement dans ceux-ci. Ils balancent simplement toutes leurs références à l’écran et voilà…

C’est limite parodique pour toi ?

Ouais, c’est parodique et j’en ai un peu ma claque. J’en ai vraiment marre de ce côté ricaneur où l’on adresse systématiquement des clins d’œil aux spectateurs. Par exemple, je n’ai rien contre les films de la Troma et j’en apprécie même certains, mais je suis passé à autre chose. Comme je te l’ai dit plus tôt il y a des évènements intimes qui m’ont fait changer. Mes envies de cinéma ne sont plus les mêmes qu’avant. J’ai envie de tenter une greffe de différents genres dans mes courts et qu’il y ait des variations « tonales », comme passer d’une facette crue, charnelle ou sexualisée à un aspect plus drôle. Qu’il y ait vraiment un melting pot de tout cela.

 

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Les moyens les plus classiques sont souvent les plus efficaces


Mais, en fait, ce que tu expliques là, ce sont différents côtés du cinéma dont tu es issu, quand on sait ce que tu fais. Quand on te lit dans la presse (CinémagFantastique, Mad Movies, …), on perçoit ta culture cinéma en général, mais aussi et surtout celle qui concerne le cinéma de genre, le cinéma asiatique ou encore le cinéma porno. Tu avais envie de mélanger un peu tout cela avec Cruelle est la Nuit ?

Oui, voilà. Et de nouveau, ça va paraître con ce que je vais dire, mais insérer des scènes de sexe non simulé dans un format de court-métrage, je n’ai pas l’impression que ça ait déjà été fait ou du moins, pas de cette façon-là. Désolé, mais il fallait des couilles pour oser le faire… Je trouvais ça interpellant. Le fait aussi de réunir un casting hétéroclite, où l’on associe une ex-star du porno (la ravissante Sabrina Sweet) avec des acteurs « traditionnels » comme Damien Marchal ou Bertrand Leplae, qui se retrouvent au beau milieu de vrais libertins - donc d’actes sexuels non simulés -, ça m’intéressait beaucoup. J’aimais beaucoup également le fait d’y introduire un acteur comme Pierre Nisse, qui a énormément de génie dans sa folie. Pour l’équipe technique, c’était assez nouveau car, si pour ma part, j’avais déjà eu l’occasion de tourner des reportages sur des plateaux de John B.Root (réalisateur œuvrant dans le porno) pour Hot Vidéo TV, la grande majorité des techniciens de Cruelle est la Nuit n’avaient jamais cadré, éclairé ou maquillé des acteurs impliqués dans des séquences « hard ». Ça leur a sans doute fait bizarre au début, mais très vite, leur professionnalisme a repris le dessus. Parfois, c’était même étrange pour moi, parce que même si j’avais déjà filmé des reportages de ce genre, ce n’était jamais sur mes propres plateaux, donc là, je devais choisir les positions des figurants (libertins), composer les couples… C’était particulier d’être à la lisière du hard. Cela dit, j’insiste sur le fait que ce n’est pas un porno et que ça reste un film de genre. Beaucoup de gens ne veulent pas le comprendre et disent que c’est du porno, souvent sans avoir visionné le film. Il faut dire que, depuis que j’ai été salarié chez Hot Vidéo (ça fait bientôt 4 ans que cette époque est révolue), il y a encore pas mal de personnes qui disent que je fais du porno ou que je suis dans le milieu, mais c’est totalement faux, même si j’ai pu écrire des articles à ce sujet. Cruelle est la Nuit n’est pas pornographique. C’est un court-métrage de genre avec du sexe non simulé comme il pourrait y en avoir dans les films de Gaspar Noé, par exemple.

Est-ce qu’avec Cruelle est la Nuit, vous avez pu faire passer tout ce que vous vouliez, ton équipe et toi ? Avez-vous été totalement libres en termes de création ou y a-t-il encore eu des limites qu’on vous aurait imposées ?

Pas vraiment. Les limites qu’on a pu rencontrer sont les limites de chaque court-métrage. C’est-à-dire des limites budgétaires, puisque le film n’a pas un budget faramineux et que les inscriptions en festival continuent de coûter très cher. Il y avait aussi des limites de temps, parce que ce qu’on a tourné en cinq jours aurait normalement dû nous en prendre dix. On subissait un rythme infernal, surtout concernant les trois jours pendant lesquels on a tourné dans la villa. On tournait tous les jours de 9 heures du matin jusqu’à facilement 3 ou 4 heures du matin le jour suivant… Au bout d’un moment, l’équipe technique avait envie de me tuer. Il a fallu nous forcer - le cadreur (Benjamin Liberda), le chef op’ (Nicolaos Zafiriou) et moi - à descendre en régie pour nous alimenter, parce qu’on ne mangeait même plus... On courait après notre vision - plus précisément après la mienne, car toute l’équipe était derrière moi -. De toute évidence, il y a toujours un peu de frustration, mais il s’agit certainement, de tout ce que j’ai fait jusqu’à présent, du résultat le plus fidèle par rapport à ce que j’avais couché sur papier. Cela étant, on a quand même dû laisser tomber une quarantaine ou une cinquantaine de plans ; ce qui nous a parfois compliqué la vie au montage... Ça ne me déplait pas du tout, mais arrivés à un certain stade, pour certaines scènes, nous avons quasiment été forcés de partir sur quelque chose d’encore plus conceptuel ou de plus minimaliste.

 

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Pour clôturer l’entretien, tu peux nous dire un peu quelles sont globalement les réactions et les échos que tu as déjà pu avoir par rapport à Cruelle est la Nuit, puisqu’il a déjà été projeté à différents endroits et festivals ?

Globalement, les échos sont positifs, ou même parfois, très bons.

S’il y avait une critique négative que tu devais retenir, ce serait laquelle ?

C’est assez difficile à dire. Je suis prêt à prendre en compte n’importe quelle remarque à partir du moment où elle est constructive. Je peux comprendre que certaines personnes aient un problème avec notre film, avec ses plans explicites ou d’autres éléments subversifs. Tu vois, par exemple, une personne m’a reproché que pour elle, Cruelle est la Nuit était « gratuit ». Alors qu’au final, tu te rends compte que cette personne n’avait pas du tout fait gaffe aux dialogues ou surtout, aux voix off en début de film… Sans cela, il n’a plus de sens… Ce n’est pas un film mainstream ni un grand film fédérateur, mais il n’a pas été pensé pour être tiède : soit tu y adhères complètement, soit tu le rejettes en bloc. Tant qu’il ne laisse pas les gens de marbre !

Guillaume Triplet et Jean-Philippe Thiriart

06:43 Écrit par Jean-Philippe Thiriart dans Bilans de festivals, Interviews, Présentations de festivals | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : festival, de, cannes, cruelle, est, la, nuit, alan, deprez | |  Facebook | |  Imprimer |

14 févr.

Honoré à la Berlinale, Tim Robbins nous parle de la peine de mort

Depuis Berlin.

Peu après 22 heures, hier soir, nous avons eu la chance de tendre notre micro à Tim Robbins. Le producteur, réalisateur et acteur lauréat d'un Oscar, de deux Golden Globes et d'un Prix d'interprétation à Cannes, était présent dans la capitale allemande pour recevoir une Berlinale Kamera. Le Festival International du Film de Berlin décerne ce Lifetime Achievement Award aux acteurs du cinéma qui l'ont à jamais marqué. L'Américain a gentiment accepté de répondre à nos deux questions, sur la peine de mort et sur son travail de réinsertion des prisonniers de différentes prisons californiennes.

 

 Tim Robbins répondant à nos questions - Copyright Denise Reese, de Ruptly TV


C'est dans le cadre de ce bel honneur que le natif de West Covina, en Californie, a choisi de présenter le film dont il est le plus fier : Dead Man Walking. Film qui a valu à Sean Penn, à Berlin déjà, l'Ours d'Argent du Meilleur acteur et à Susan Sarandon... l'Oscar de la Meilleure actrice ! C'était en 1996.

Vingt ans plus tard, l'inoubliable comédien de L'échelle de Jacob, The Shawshank Redemption et Mystic River, entre autres, a tenu à remercier de tout son cœur le Festival, les festivaliers, les Berlinois et, plus généralement, l'ensemble du peuple allemand, pour tout l'amour qu'ils lui ont donné.

Robbins a évoqué, avec émotion, sa première venue à Berlin en 1985. Époque à laquelle il n'avait pu passer Checkpoint Charlie et se rendre à l'Est pour la seule et bonne raison qu'il avait, dans sa voiture, une cassette des... Rolling Stones. Il a confié, non sans humour, avoir été convaincu d'une chose, ce jour-là : « Un jour, le Mur ne pourrait que tomber. Pour la bonne et simple raison qu'on ne peut pas craindre le rock'n'roll ! ».

Merci Monsieur Robbins.
Pour votre amabilité.
Pour votre contribution au patrimoine cinématographique.
Pour votre engagement.
C'est rare et précieux.

Jean-Philippe Thiriart

29 juil.

Quand Noé nous emportait dans son arche... psychédélique !

Enter the Void - Sortie DVD

Cinéart / Twin Pics – environ 2h35
DRAME FANTASTIQUE
Interdit aux moins de 16 ans.

De Gaspar Noé (2009).
Avec Nathaniel Brown, Paz de la Huerta, Cyril Roy.

LE FILM : ****
LES BONUS : ****

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DO Enter the Void!


Expérience ?
Trip ?
Orgie ?
OVNI ?

Un peu les quatre à la fois que ce Enter the Void, le dernier Gaspar Noé avant son tout nouveau bébé, Love. Notons que film était présenté en compétition à Cannes.

Avec Enter the Void, le Français nous emmène à la découverte des cheminements croisés d'un petit monde d'expatriés naviguant tant bien que mal dans le grand Tokyo au travers de la vie de son personnage central, Oscar, jeune occidental à la dérive. Il y parvient, notamment, via la manière dont il utilise sa caméra, subjective d'un bout à l'autre du métrage. Celle-ci nous expose ainsi l’univers très glauque et l’entourage restreint du protagoniste central du film, constitué notamment de sa sœur, à qui il est uni par une histoire tragique et de très puissants liens fraternels.

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Oscar, personnage central d'Enter the Void


Son chemin de vie chaotique, son ennui, son désœuvrement, son déracinement, son fourvoiement psychologique et sa descente, enfin, dans la marginalité, se cristallisent rapidement, à travers ses expériences hallucinatoires, en un voyage psychédélique flirtant avec la spiritualité. Ce voyage nous apporte des réflexions sur le mystère et les tentatives de recherche du sens de la vie et sur de grands thèmes tels que la fraternité, l'amour, la sexualité, l'amitié, la fidélité, la trahison, les errances, ou encore la réincarnation et l'éternelle répétition polymorphe des traumas et malédictions.

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Esthétiquement, Enter the Void se démarque, outre par le choix d'une caméra exclusivement subjective donc, incarnée par un seul personnage, par la greffe originale d'un univers sombre dominé par les drogues et le sexe avec celui, criard et exotique, d'un Tokyo inondé de rouge et d'enseignes lumineuses bariolées au goût douteux.

C
e qui nous a principalement marqué, est, d'une part, l'esthétique et la photographie uniques du film ; et de l'autre, la technicité et la créativité géniales des mouvements de caméra, dont le rythme rapide et saccadé, parfois brutal, empoigne le spectateur dès les premières secondes du voyage et le lache, vidé (le titre du film dans certaines salles belges était Soudain le vide), à son autre extrémité.

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Un des films les plus forts de ces dix dernières années, Enter the Void n'est
 pas une oeuvre à regarder en famille le dimanche après-midi. Ce n’est pas La Mélodie du bonheur ; c’est rien de l’écrire… Le film met bien souvent mal à l’aise et est par moments peut-être trop provocateur. On pourrait alors se demander quel intérêt Gaspar Noé a eu à filmer certaines scènes. Mais tout apparaît finalement comme étant fort logique car le réalisateur de Seul contre tous va toujours au bout de son propos. Il parvient ainsi à choquer les spectateurs les plus difficiles à… choquer justement ! Et le moins que l’on puisse écrire est que le bougre réussit cette entreprise avec brio.

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Tiens, tiens, un LOVE Hotel...


Les bonus

Le coffret 2 DVDs vaut vraiment le détour pour tout qui veut aller plus loin que le film.

Tout est psychédélique, jusqu’au menu des deux galettes.

La première propose deux versions du film. La version cinéma, d’abord. Soit 2h34 quand même, et une version alternative (2h19).

Quant au deuxième DVD, il offre 55 minutes de bonus, à savoir :

- huit scènes coupées, certaines excessivement courtes ; d’autres, plus longues ;
- un making-of des effets spéciaux, qui permet de prendre conscience du travail énormissime ayant permis l’arrivée à bon port de ce porte-avion noéien ;
- pas mal de séquences hallucinatoires, permettant de créer chez le spectateur l’illusion qu’il vient de prendre de la DMT ;
- VORTEX ;
- Énergie, un court-métrage de Thorsten Fleisch à ne pas regarder, tout comme et même encore d’avantage qu’Enter the Void, si vous êtes épileptique ;
- différentes bandes annonces, coup de poing, du film, tant françaises qu’internationales ;
- une vingtaine de projets d’affiches et de visuels du film ; et pomme d’amour sur la pièce montée…

- le scénario original du film sur la partie .rom de la galette !

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Psychédélique, on vous disait !


Seul bémol : l’absence de commentaires du réalisateur sur son dernier bébé. Peut-être s’agit-il d’un parti pris. Dieu, euh pardon… Noé seul le sait !

10:57 Écrit par Jean-Philippe Thiriart dans Critiques de DVDs, Critiques de films | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : enter, the, void, gaspar, noé, love, cannes | |  Facebook | |  Imprimer |