09 avril

Ils ne lui seront plus HOSTILES de sitôt

Deuxième semaine cinéma pour le film Hostiles, dont nous avons choisi de vous parler aujourd’hui. Scott Cooper réalise ici son quatrième film, certainement le plus abouti. Il avait déjà signé le très bon drame Strictly Criminal. Il s’attaque ici à un genre fort différent : le western.

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Et le résultat est tout bonnement époustouflant. Les acteurs principaux, Christian Bale et Rosamund Pike, sont au sommet de leur art. Certains penseront certainement à un simple copier-coller du très bon 3h10 pour Yuma mais force est de constater que ce western fait bien plus que lui arriver à la cheville. De plus, il convient de constater que les très bons westerns actuels sont rares alors que les films estampillés DC Comics et Marvel et autres films de super héros n’ont jamais été aussi nombreux.

L’histoire débute par une mission confiée à un gradé de l’armée américaine (Christian Bale). Il devra escorter un chef indien mourant (Wes Studi, vu dans Danse avec les Loups, Le dernier des Mohicans et Geronimo) alors qu’il s’est toujours battu contre ce chef des Cheyennes. Dans leur périple, ils seront rapidement rejoints par Rosalie Quaid (Rosamund Pike) dont la famille a été massacrée par des Indiens Comanches, ennemis jurés des Cheyennes. Les quelques hommes chargés de l’escorte seront rapidement forcés d’écouter les conseils des Cheyennes afin de faire face aux dangers qui les menacent tous.

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Si le jeu des acteurs est grandiose, c’est surtout les différents rebondissements de l’histoire qui en marqueront plus d’un. Le réalisateur n’a pas peur de montrer une image peu envieuse de l’Amérique de l’époque au niveau des préjugés et de la suprématie des blancs sur les autres peuplades qui habitaient pourtant le Nouveau Monde bien avant l’arrivée des premiers colons.

Le metteur en scène reste dans le western d’un bout à l’autre de son film sans s’entourer des autres genres. Mais cette volonté de ne pas s’éparpiller permet sans nul doute au spectateur de ne jamais perdre le fil conducteur de l’histoire. Le convoi formé d’Indiens et d’Américains pure souche peut apparaître comme externe ou en marge de la société mais cette alliance entre deux communautés qui jadis se détestaient est sans doute un exemple à suivre pour continuer à avancer face aux vrais dangers qui guettent.


Il s’agit sans nul doute à nos yeux du meilleur western de ces dix dernières années.

Raphaël Pieters

12:28 Écrit par Jean-Philippe Thiriart dans Critiques de films, Critiques de films | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : hostiles, western, christian, bale, scott, cooper, rosamund, pike, strictly, criminal, wes, studi, danse, avec, les, loups | |  Facebook | |  Imprimer |

10 janv.

LAISSEZ BRONZER LES CADAVRES : Du Plomb en Or - Critique et interview des réalisateurs

Critique

Laissez Bronzer les Cadavres

De Hélène Cattet et Bruno Forzani
Avec Elina Löwensohn, Stéphane Ferrara, Hervé Sogne, Bernie Bonvoisin, Pierre Nisse, Marc Barbé et Michelangelo Marchese
Directeur de la photographie : Manu Dacosse
Thriller
1h30

Cote : ****

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Une bande de braqueurs dérobe 250 kilos d’or. Après le casse, les malfrats se voient contraints d’emmener deux femmes et un enfant. Le hasard fait que tout ce petit monde se rend en fait au même endroit : un village abandonné et reculé qui sert de planque à la bande. Mais l’arrivée de deux flics va bouleverser les plans de chacun et la retraite virera bientôt au carnage.

Avec ce troisième film, librement adapté du roman éponyme de Jean-Patrick Manchette et Jean-Pierre Bastid, le duo de réalisateur Cattet-Forzani enfonce le clou et s’impose comme garant d’un cinéma de genre nouveau qui ne manque pas de rendre hommage aux anciens, gialli italiens en tête de liste.
Après les chefs-d’œuvre en puissance qu’étaient Amer (2010) et L’Étrange Couleur des Larmes de ton Corps (2014), l’identité cinématographique du couple est confirmée par ce nouveau long-métrage réalisé de mains de maîtres.

L’esthétique, si chère aux deux réalisateurs, est encore une fois au premier plan de Laissez Bronzer les Cadavres. Au même titre que leurs deux films précédents, une influence du cinéma italien des années 70 ne peut être niée. Nous voilà donc ici en présence d’un ovni à la croisée des chemins entre film noir, polar et western.
Esthétique rime avec beauté plastique mais pas seulement. Certes, Cattet et Forzani attachent en effet énormément d’importance au rendu visuel de leurs films, avec la photographie éblouissante de Manu Dacosse (NDLR : les images d’Amer et L’Étrange Couleur des Larmes de ton Corps, c’était déjà lui. Il avait d’ailleurs obtenu le Magritte de la Meilleure image pour son travail sur L’Étrange Couleur des Larmes de ton Corps). Mais ils ne s’arrêtent pas là, la bande-son jouant également un rôle prédominant dans l’atmosphère du film. Que ce soit la bande originale ou simplement les bruitages de scène (aaah, ce son envoûtant du cuir !), l’ensemble participe à l’œuvre et chaque aspect contribue à ce que l’objet filmique soit un réel plaisir des sens.

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Manu Dacosse, Magritte de la Meilleure image en 2015 pour son travail sur L’Étrange Couleur des Larmes de ton Corps


Et ces sens, parlons-en. Le cinéma du duo est un cinéma sensoriel, charnel. La caméra ne se veut pas uniquement le vecteur de présentation des scènes mais représente un réel relais entre celles-ci et le spectateur au point que ce dernier peut ressentir la chaleur plombante du soleil, les odeurs, les textures. La manière de filmer, les différents points de vue adoptés ou encore les gros plans sur des parties de corps (marque de fabrique des réalisateurs depuis leurs débuts) y sont évidemment pour beaucoup dans cette envie de faire participer celui ou celle qui se laisse prendre au jeu et peuvent très facilement reléguer au second plan un jeu d’acteurs parfois bancal.

Laissez Bronzer Les Cadavres est un métrage résultant d’une certaine expérimentation en matière de mise en scène. Si chaque détail, chaque mouvement de caméra, chaque coup de feu a son importance, certaines idées et transitions de plan participent également à l’ambiance générale. Une très jolie preuve que le cinéma peut encore inventer. Et surprendre !

Guillaume Triplet, avec la participation de Jean-Philippe Thiriart


Interview des réalisateurs Hélène Cattet et Bruno Forzani

Bruxelles, Avenue Louise – Workshop Café – 8 janvier 2018 – 17h.
C’est dans ce cadre détendu mais néanmoins propice au travail que nous avons rendez-vous avec les réalisateurs Hélène Cattet et Bruno Forzani à l’occasion de la sortie, ce mercredi 10 janvier, de leur troisième long-métrage : Laissez Bronzer les Cadavres. Le sourire aux lèvres et tout en décontraction, les responsables des chefs-d’œuvre Amer et L’Étrange Couleur des Larmes de ton Corps ne seront pas avares d’explications sur leurs méthodes de travail, leurs visions cinématographiques, leurs influences et la « Carte blanche » qui leur sera consacrée au Cinéma Nova de Bruxelles de ce 10 janvier au 25 février. Un entretien des plus riches autour d’un thé, d’une eau gazeuse et d’un double expresso. Parce qu’on a beau être détendu, on n’en est pas moins sérieux.

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Bruno Forzani et Hélène Cattet, tout sourire


Laissez Bronzer les Cadavres
est votre troisième long-métrage. Vous avez déjà une certaine notoriété auprès du public de cinéma de genre mais pour un public plus large, qui sont Hélène Cattet et Bruno Forzani ?

Bruno Forzani :
Moi, j’ai l’impression que c’est Hélène qui a la réponse. (il rit)

Hélène Cattet : C’est assez difficile comme question. C’est vrai qu’on a un certain public mais j’ai l’impression qu’on touche un public déjà un peu plus large que celui du cinéma de genre. On a bien sûr un public fidèle au genre mais on passe aussi dans des festivals de films plus généralistes.

B.F. : Les spectateurs qui aiment le genre aiment peut-être nos films parce qu’ils y trouvent tous les ingrédients en termes d’érotisme ou de violence car on y va à fond. Et les gens qui aiment plus le cinéma d’auteur avec une recherche formelle ou esthétique y trouvent aussi leur compte parce qu’il y a aussi un gros travail à ce niveau-là. C’est un peu pour ça que nos films passent dans des festivals de films de genre mais passent aussi dans des musées d’art contemporain ou encore à l’UGC comme au Nova. C’est assez varié. C’est difficile à définir, ça mélange plein de choses.

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Laissez Bronzer les Cadavres, un duel au soleil


Ce film est adapté d’un roman de Jean-Patrick Manchette et Jean-Pierre Bastid. Qu’est-ce qui vous a séduit dans ce livre et vous a donné envie de l’adapter au cinéma ?

H. C. :
Pour ma part, ce que j’ai aimé en le lisant, c’est que je l’ai trouvé d’emblée très cinématographique et très visuel. Tout y était déjà posé : les ambiances, presque les cadrages… c’était tout le temps dans l’action. Et cette action me faisait penser à des westerns à l’italienne. Je m’y suis vraiment retrouvée parce que comme on aime beaucoup le cinéma de genre italien des années 70, j’ai vraiment eu des images qui me sont revenues de films à la Sergio Leone.

B.F. : Ce que moi j’ai aimé en lisant le livre, c’est que tout était raconté en termes d’espace et de temps. Donc c’était hyper cinématographique. Et ça rejoignait ce qu’on avait fait avant puisqu’on n’est pas du tout dans une approche psychologisante mais plutôt dans une optique comportementaliste où les personnages se définissent par leurs actions.

H.C. : Les personnages se racontent par ce qu’ils font. On comprend qui ils sont en les voyant agir et pas par des dialogues explicatifs. C’est vraiment cette action, les gestes, les choix qu’ils font qui parlent des personnages et qui font tout avancer.

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La très belle affiche du premier long-métrage du duo


Vous parliez de cinéma italien des années 70. Que ce soit dans Amer, dans L’Étrange Couleur des Larmes de ton Corps ou encore ici, dans Laissez Bronzer les Cadavres, on remarque bien que l’esthétique est prédominante chez vous, qu’elle soit visuelle ou sonore. L’influence de ce genre de cinéma est-elle encore assumée ou devient-elle ennuyeuse pour vous à force d’entendre dire que vos films sont des hommages aux gialli italiens ?

B.F. :
Il y a deux choses en fait. Le côté années 70 est assumé parce qu’on est nés dans cette période-là. Mais c’était surtout une époque où le cinéma était en recherche, était très créatif. Tu as eu la Nouvelle Vague à la fin des années 60 et puis le cinéma de genre par la suite était quelque chose de créatif, ce n’était pas juste des produits, il y avait une vraie recherche. Donc, de ce point de vue-là, on est dans cette mouvance. Par contre, on ne perçoit pas vraiment ce qu’on fait comme des hommages à un truc qu’on aime bien. C’est quelque chose de plus viscéral. On se sert davantage d’un langage pour raconter des histoires personnelles.

H.C. : C’est vrai que ce cinéma nous a nourris et nous a inspirés mais je pense qu’on a digéré et oublié ces références, et maintenant elles sont en nous. Quand on fait un film, ça sort naturellement. C’est devenu notre vocabulaire, notre manière de faire.

Vous parlez justement de ce qui vous a nourris. Quel est donc votre parcours cinématographique ?

B.F. :
Ça a commencé quand on était petits avec ce qui passait à la télé genre King Kong, Charlot. Les premiers souvenirs que j’ai, c’est ça. Et puis après, au cinéma, j’ai vu les Walt Disney. Par la suite j’ai découvert Fellini avec La Dolce Vita vers mes 10 ans. À partir de 12 ans j’étais à fond dans les films d’horreur, slashers et autres. C’est à ce moment-là que j’ai découvert le cinéma de genre italien où, par rapport aux films américains qui étaient des produits sans surprise, tu avais vraiment de la mise en scène, la violence était exploitée de manière graphique et pas du tout puritaine. Ça donnait quelque chose de différent. Après cela, il y a eu Orange Mécanique. J’étais à cette époque en recherche d’adrénaline. J’entendais parler de ce film depuis que j’étais petit et je me le représentais un peu comme un summum de la violence. Alors que quand je l’ai vu, ce n’était pas un film violent mais plutôt un film sur la violence, ce qui m’a donné un autre point de vue. Et donc si tu me demandes mon parcours cinématographique, je te dirais que tout s’est un peu construit en allant de Charlot à Orange Mécanique.

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Orange mécanique, un des films qui ont construit le réalisateur qu’est Bruno Forzani


H.C. :
Pour ma part, c’est plus comme si j’avais trouvé un moyen d’expression. Je n’ai jamais été super à l’aise pour parler ou m’exprimer par le verbe. Donc quand j’ai découvert la manière dont on faisait des films, j’ai eu l’impression de trouver un moyen de dire les choses. C’est vraiment avec la pratique que j’ai appris. On a commencé à faire des courts-métrages autoproduits, sans argent. On faisait ça avec les copains et on a appris petit à petit à faire nos films, à construire notre univers, à essayer des choses…
Les festivals nous ont aussi beaucoup aidés, soutenus, encouragés. Et grâce à eux, on a essayé de trouver un producteur. C’est comme ça qu’on a rencontré notre productrice Eve Commenge avec qui on a fait tous nos longs-métrages.

B.F. : C’est aussi avec elle qu’on a fait notre dernier court,
Santos Palace (2005).

H.C. : Ce court-métrage a été notre première expérience avec un producteur. On a donc progressé à partir de là.

B.F. : On a appris de manière pragmatique et non intellectuelle. Comme on a commencé à faire les choses avec des moyens très pauvres, on ne pouvait pas faire tout ce qu’on avait dans la tête. On a donc toujours conçu les films par rapport aux moyens qu’on avait et pas par rapport à une idée folle.

H.C. : Pour les courts-métrages, on n’avait rien du tout pour ainsi dire. C’était vraiment le système de la débrouillardise totale et ça nous a appris à fonctionner d’une certaine manière. C’est comme ça qu’on a fait Amer.

B.F. : On voulait tourner en pellicule mais comme on n’avait pas d’argent pour en acheter, on l’a fait en diapositives comme Chris Marker dans
La Jetée (NDLR : court-métrage français sorti en 1962 et salué par la critique). On ne pouvait donc pas faire de prises de sons directes. Du coup, on a développé cette manière de faire le son en postproduction.

H.C. : Tous nos films sont faits comme ça. On n’a pas de preneur de son, donc tous nos films sont muets quand ils sont tournés et montés. Après, on recrée tous les sons avec un bruiteur.

B.F. : Il y a donc un deuxième tournage, qui est sonore.

H.C. : C’est pour ça que le son est aussi important, parce qu’il y a une étape où on ne travaille que ça.

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L’Étrange Couleur des Larmes de ton Corps est un des films préférés de Marilyn Manson et une énorme source d'inspiration pour lui…


Ce qui marque chez vous au niveau de la réalisation, c’est l’importance de chaque détail. Comme si chaque plan et chaque point de celui-ci participaient à la narration du film. On a l’impression que vous êtes de grands perfectionnistes.

B.F. :
C’est un peu notre problème et du coup on souffre beaucoup (il rit). La postproduction est donc un long tunnel de neuf mois.

H.C. : Il faut être un peu masochiste. C’est super dur mais on n’arrive pas à faire autrement. Chaque détail parle de l’histoire et des personnages donc chaque détail est important.

B.F. : Du coup, dans la manière de travailler, on est obligé d’être là en permanence dans le dos des gens et de les embêter.
(il rit)

Il y a aussi un côté très expérimental chez vous…

B.F. :
Pour ma part ce n’est pas quelque chose que je revendique mais c’est juste parce qu’on essaie de raconter nos histoires par la forme, par le montage et par des outils cinématographiques. Alors est-ce que c’est le cinéma qui est devenu plus pauvre maintenant et que dès que tu travailles un peu la forme et que tu utilises un peu ces outils, ça devient expérimental tellement le reste, ce n’est que des champs – contre-champs avec des personnes qui parlent dans une pièce, je ne sais pas. Mais moi, en tout cas, je n’ai pas la sensation de faire des films expérimentaux.

H.C. : Moi non plus mais je sais qu’on essaie d’utiliser au plus ces outils visuels et sonores. C’est vrai qu’on essaie des choses et on en « expérimente » d’autres quand même.

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... qui ne cache pas son admiration pour Cattet et Forzani !
« J’ai eu le plaisir de découvrir la Belgique et celui de rencontrer mes réalisateurs préférés Hélène Cattet et Bruno Forzani –
Amer et bien plus ! J’ai hâte de commencer à travailler avec eux. » Marilyn Manson


Vous fixez-vous des limites dans ces mises en forme ?

B.F. :
Moi ma seule limite c’est Hélène.

H.C. : Et moi, c’est Bruno
(ils rient). On s’arrête quand on est satisfaits et qu’on a réussi à faire passer tel ou tel sentiment. On aime raconter des choses avec un certain nombre d’éléments mais que ceux-ci ne soient pas totalement expliqués. On aime que le spectateur se crée aussi son histoire.

Vous laissez une place à l’interprétation.

H.C. :
Exactement. Comme quand on lit un livre. On s’imagine des choses, on a sa place dans le livre. On veut que le spectateur ait aussi sa place dans le film et que chacun, en fonction de qui il ou elle est, de son expérience, de son bagage, s’imagine ou vive les choses un peu différemment que son voisin. Et, en même temps, ça reste une démarche collective parce que c’est quelque chose qu’on fait pour l’ensemble.

Finalement c’est une démarche assez vendeuse pour vos films parce que ça signifie qu’on peut regarder plusieurs fois le film et le vivre peut-être différemment à chaque fois.

B.F. :
On le fait dans cette optique-là, pour qu’à chaque fois que tu le revois, tu découvres de nouvelles choses et qu’il prenne plus de profondeur.

Y a-t-il une dimension mystique, de rêves ou de fantasmes dans les histoires que vous racontez ?

H.C. :
Tout à fait. C’est vrai que ce film-ci est un peu différent des autres mais on essaie de travailler sur les fantasmes de personnages….

B.F. : … et d’effacer la limite entre le rêve et la réalité.

H.C. : On essaie de jouer avec les frontières : passé-présent, rêve-réalité, fantasme-réalité.

À ce propos, existe-t-il un rêve ou un fantasme cinématographique que vous aimeriez réaliser ?

B.F. :
J’ai déjà l’impression qu’on l’a réalisé avec tout ce qui nous arrive en ce moment, le fait d’avoir fait des courts-métrages et trois longs, que des personnes s’intéressent à ce qu’on fait, que ça procure des sensations aux gens, de les voir émus ou énervés à la fin du film…

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Laissez Bronzer les Cadavres, ça va chier !


Vous aimez susciter les réactions ?

H.C. :
Nous on aime bien avoir des réactions au cinéma. On aime ressortir en étant questionnés, perturbés, épuisés. En tout cas en ayant vécu quelque chose qui nous fait réfléchir. C’est donc peut-être pour ça aussi qu’on fait de tels films.

Parlez-nous de la bande originale et de vos choix musicaux pour Laissez Bronzer les Cadavres.

H.C. :
Le thème principal vient du film La Route de Salina de Georges Lautner (1970).

B.F. : C’est un film français qui a été tourné à Lanzarote. Un peu particulier, parfois légèrement quatrième dimension et totalement hippie dans l’esthétique et dans la nudité des personnages. Et cette musique assez incroyable a été écrite par le chanteur français Christophe. Elle nous faisait énormément penser aux westerns de Sergio Leone et comme notre film est un peu un mélange de genres, on trouvait que cette musique était cohérente. Puis on a utilisé des vrais thèmes de westerns à l’italienne comme
Le Dernier Face-à-Face d’Ennio Morricone. (NDLR : extrait du film du même nom de Sergio Sollima) On a utilisé plusieurs thèmes de ce compositeur dans le film. Notre but était d’utiliser ces musiques parfois dans un autre contexte que celui pour lequel elles avaient été faites au départ. On en a par exemple utilisé une dans la phase de préparation du braquage dans le film, donc plus dans un contexte de polar que de western. Une autre provient de la période bruitiste d’Ennio Morricone. Quand il collaborait avec Dario Argento, donc purement giallesque expérimentale. Et une autre vient du giallo Qui l’a vue mourir ? (Aldo Lado – 1972) Le thème est assez atypique, avec des chœurs d’enfants. Et on l’a utilisé parce qu’on cherchait quelque chose d’un peu fiévreux pour la scène du duel. On avait essayé de l’utiliser à l’époque pour L’Étrange Couleur des Larmes de ton Corps mais ça collait trop au giallo et donc ça aurait eu ce côté hommage et référence qu’on ne voulait pas. Alors qu’ici, elle avait sa place et pouvait avoir une autre signification.

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Le Dernier Face-à-Face, plus qu’une source d’inspiration pour Hélène Cattet et Bruno Forzani


N’est-ce pas trop difficile de faire des films à deux tout le temps ?

H.C. :
Si, c’est super dur. (elle rit)

Des conflits artistiques ?

H.C. :
Oui, tout le temps.
(elle rit)

B.F. : Après
L’Étrange Couleur des Larmes de ton Corps, on ne pouvait plus se saquer. (il rit)

Mais vous avez remis le couvert quand même ?

B.F. :
Oui on a remis le couvert mais en partant sur une adaptation. On n’avait pas un scénario personnel.

H.C. : C’est la première fois qu’on adapte quelque chose mais c’était pour retrouver une manière plus légère de travailler. Comme les films précédents étaient très personnels et que, malgré tout, on a des points de vue et des univers différents, le but était de faire quelque chose où les deux soient satisfaits. Et parfois, c’est une lutte.

B.F. : Surtout que ce sont des films qui sont sensoriels, subjectifs, c’est donc assez difficile quand l’un ressent le truc et l’autre pas, parce que si tu ressens, tu ne peux pas expliquer à l’autre.

H.C. : C’est intéressant malgré tout, mais ce n’est pas la facilité.


Une Carte blanche au Nova pour le duo de réalisateurs

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Bullet Ballet, un des quatre films de la Carte blanche de Cattet et Forzani au Nova


À partir de ce mercredi 10 janvier, vous avez une « Carte blanche » au Cinéma Nova. Quatre films seront projetés. J’aurais aimé terminer en vous demandant quelques mots sur chacun d’eux et sur ce qu’ils représentent pour vous.

B.F. :
Il y a Bullet Ballet (Shinya Tsukamoto – 1998), un film au son assez puissant et au montage hyper « cut » dont tu ressors assez épuisé. Mais c’est une expérience que tu ne peux vivre qu’en salle. Les premiers films de Tsukamoto, je les avais d’ailleurs découverts au Nova. Tu parlais tout à l’heure de détails et j’avais lu une interview de Tsukamoto concernant Tetsuo 2 (1992) où il disait qu’un des grands maîtres japonais avait vu le premier Tetsuo (1989) et lui avait dit que ça manquait de détails. Il a donc fait Tetsuo 2 en y faisant plus attention et ça m’avait marqué.

H.C. : Il y a aussi
Seul Contre Tous (1998, de Gaspard Noë, réalisateur du psychédélique Enter the Void en 2009). C’est un film qui nous a réunis parce qu’on l’a vu ensemble au Nova, décidément, et c’est un film qui nous a donné quelque part le déclic pour commencer à faire des films sans argent. C’est un film qui est autoproduit et que Noë a fait par ses propres moyens. C’est en pellicule, c’est ingénieux, la photo est magnifique.

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Seul Contre Tous


B.F. :
Et c’est en cinémascope !
(NDLR : ouiii : il l’a dit !) En termes de cadre, c’était hyper carré, fixe.

H.C. : Ça nous a beaucoup influencés dans la démarche et l’esthétique. Il est à la base de notre collaboration.

B.F. : C’est aussi une manière complètement transversale d’aborder le genre. C’est comme un « vigilante » mais raconté d’une autre manière.
Après il y a
Le Dernier Face-à-Face de Sergio Sollima (1967) dont l’une des musiques se retrouve dans Laissez Bronzer les Cadavres. Par rapport aux westerns à l’italienne, il est moins graphique que les autres mais les personnages cassent un peu le mythe américain. Ils sont tous gris et tu n’as pas le gentil shérif et les méchants indiens. Au niveau de l’histoire c’est aussi très prenant parce que c’est une autre manière de raconter cette histoire américaine.

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Venus in Furs, dont le réalisateur Jess Franco a réalisé plus de 200 films


H.C. :
Et le dernier c’est
Venus in Furs (Jess Franco – 1969) pour le côté psychédélique, pop, 70s.

B.F. : Personnellement, je trouve que c’est un des meilleurs films de Jess Franco, même si je ne les ai pas tous vus puisqu’il en a fait 180
(il rit) (NDLR : Jess Franco est en fait crédité pour plus de 200 réalisations). Après, en termes de pop, de costumes, d’iconographie de l’héroïne, d’effets… c’est très créatif. Il y a aussi le côté jazzy du film de par sa musique et sa construction. Et pour Laissez Bronzer les Cadavres, on a aussi abordé l’esthétique avec un côté pop. Donc ce genre de films nous a aussi inspirés.

La « Carte blanche » du Nova met donc en évidence quatre films qui représentent autant de facettes de notre approche.

Propos recueillis par Guillaume Triplet, avec la participation de Jean-Philippe Thiriart


N’hésitez pas à découvrir notre interview de Manu Dacosse aux Magritte du cinéma ! Le directeur photo de Laissez Bronzer les Cadavres était également derrière la caméra d’Alléluia de Fabrice Du Welz, réalisateur de Calvaire.

26 mars

Les Premiers, les Derniers - Interview de Bouli Lanners

Tourné en... scope, Les Premiers, les Derniers est au cinéma depuis quelques semaines déjà. Il est toujours à l'affiche à Bruxelles et dans chacune des provinces wallonnes, à l'exception du Brabant wallon. Le métrage a remporté deux Prix lors de la dernière Berlinale, où il était inscrit dans la section Panorama. Son réalisateur et acteur principal, le Liégeois Bouli Lanners, nous a accordé un entretien chez le distributeur du film pour évoquer ce film plein de lumière. Le voici enfin retranscrit ci-dessous ! Les photos prises ce jour-là sont consultables sur notre compte Instagram.

Et n'hésitez pas à consulter nos autres articles autour de Bouli Lanners ! :

- son interview pour Les Géants
- celle de Fabrice Adde (vu il y a peu dans The Revenant) et la sienne pour Eldorado
- les quelques bons mots du fan de scope qu'est le réalisateur liégeois pour... En cinémascope
- notre critique express d'Ultranova, et
- l'interview tout aussi express de Bouli aux Magritte 2012.


Bouli Lanners et En cinémascope...


Synopsis du film

Dans une plaine infinie balayée par le vent, Cochise et Gilou, deux inséparables chasseurs de prime, sont à la recherche d’un téléphone volé au contenu sensible. Leur chemin va croiser celui d’Esther et Willy, un couple en cavale. Et si c’était la fin du monde ? Dans cette petite ville perdue où tout le monde échoue, retrouveront-ils ce que la nature humaine a de meilleur ? Ce sont peut-être les derniers hommes, mais ils ne sont pas très différents des premiers.

Notre cote : ***

Notre interview de Bouli Lanners

Dans Les Premiers, les Derniers, vous interprétez le personnage de Gilou. N'est-ce finalement pas, parmi tous les rôles que vous avez joués, celui qui est le plus proche de vous ?

Oui, c'est le plus proche. C'est même carrément une mise à nu. C'est un personnage qui est très proche de ce que je suis, de mes peurs existentielles, de cette référence que j'ai à la mort et puis surtout, aussi, de l'espoir que j'ai encore en l'homme. Parce que je crois toujours encore fondamentalement en l'homme et je ne pense pas que ce soit la fin du monde du tout. Même si le film parle un peu de ça.

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Bouli Lanners et Albert Dupontel, unis par une amitié sincère à l'écran comme dans la vie


On retrouve une fois de plus dans votre film de grands paysages, de longues étendues... Pourriez-vous nous parler de votre travail sur le cadre ?

Le cadre est donc très proche de ce que je fais en peinture. Il raconte l'histoire. Dans la grammaire du cinéma, c'est le cadre qui permet de faire la mise en scène. Ici, il y a une référence directe à ma peinture dans les couleurs, dans le cadre, avec une ligne d'horizon très basse. Avec un format : le scope, qui est le format récurrent de mes films. Et avec également une absence de verts dans les gammes de couleurs, en restant dans les bleus outremers, les bruns foncés, les terres de Sienne. Et puis avec un horizon et un ciel très haut. Le cadre correspond donc à la peinture et est influencé par celle-ci même s'il ne s'agit pas ici d'une peinture mais bien d'une fiction.

Le travail que vous avez effectué sur le son est intéressant lui aussi. Après avoir travaillé sur Les Géants avec The Bony King of Nowhere, vous privilégiez cette fois-ci une couleur musicale différente...

La musique, ici, c'est plus du dark folk. vraiment une espèce de folk sombre, qui vient directement des 16 Horsepower, un groupe que j'ai beaucoup écouté pendant l'écriture du film. Pascal Humbert en est un des maîtres d'œuvre. Il est revenu en France entre-temps pour former Détroit avec Bertrand Cantat. On a donc contacté le groupe, qui a fait une session d'enregistrement de laquelle on a retiré un seul morceau. Cela m'a permis, par la suite, de retravailler avec Pascal Humbert. Et on a repris des musiques issues des formations avec lesquelles il a évolué. Il faut savoir qu'il a vécu aux États-Unis pendant 22 ans. Outre les 16 Horsepower et Détroit, il a fait partie des Wovenhand et de Lilium. Et puis il a fait toutes les musiques additionnelles pour uniformiser toutes ces musiques, pour faire le liant entre elles.

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Les Premiers, les Derniers est-il un western moderne ? Si oui, quelles sont vos grandes influences dans ce genre à part du cinéma ?

Je pense que Les Premiers, les Derniers aborde une thématique qui n'est pas propre au western mais utilise, dans la forme, les codes du western. Dans la mesure où il faut que ça reste quelque chose qui soit formellement attractif quelle que soit la thématique. Et parce qu'il faut se faire plaisir. Je voulais faire un beau film et le western permet aussi très fort d'utiliser les paysages. Quant aux influences, il n'y en a pas une en particulier. Je veux dire par là que j'ai des influences qui ne sont pas liées au western. J'ai vu beaucoup de westerns quand j'étais jeune et j'en ai revu pas mal dernièrement. Et il y a quelque chose de récurrent dans tous ces films, que j'utilise ici même si mes références cinématographiques sont plutôt liées à des films comme les films de Jim Jarmusch. Ou même de Wim Wenders, qui faisait déjà des films américains tout en les faisant en Allemagne. Ou même Kaurismaki, dont le cinéma est certes très finlandais mais avec aussi beaucoup de références aux films américains. Je suis donc plutôt influencé par des cinéastes qui ont eux-mêmes été influencés par le western.

Vos dialogues sont justes et concis, laissant une grande place aux regards. Que disent-ils de vos personnages dans ce film-ci ?

Ici, les regards parlent beaucoup d'amour. Il y a beaucoup de bienveillance d'un personnage à l'autre. Il y a de l'amour entre deux personnages : entre Esther et Willy, c'est de l'amour pur. Il y a de l'amitié : une vieille amitié forte et sincère entre Cochise et Gilou. Donc là, c'est une autre forme d'amour : de l'amitié avec de la bienveillance. Et puis, il y a le regard de Jésus sur Willy, le regard de Jésus sur Gilou, le regard de Clara sur Cochise, le regard de Clara sur Esther... Tous ces regards sont remplis d'amour, d'humanité et de bienveillance. Et mon film parle de cela.

Vos personnages, parlons-en justement, sont interprétés par d'excellents acteurs. Vous avez ainsi réuni ici, à vos côtés, un casting cinq étoiles avec notamment les acteurs Albert Dupontel, David Murgia, Serge Riaboukine, et Mes-sieurs Michael Lonsdale et Max Von Sydow. Ainsi que les actrices Suzanne Clément et l'incroyable Aurore Broutin.
Comment définiriez-vous, en quelques mots, le jeu de ces comédiens ?

Je crois que j'ai un des plus beaux castings dont je puisse rêver. Avec trois générations de comédiens : Max et Michael, les anciens ; toute une génération de comédiens de mon âge - Albert, moi-même et Suzanne Clément, que l'on connaît à travers les films de Xavier Dolan. Et puis il y a les amis : Serge Riaboukine, Philippe Rebbot, Virgile Bramly, Lionel Abelanski...
Et alors il y a les découvertes : Aurore et David. David, c'est le comédien belge qui va monter. Son physique a quelque chose de presque pasolinien. Son jeu est d'une gamme incroyable. Il accroche l'image. Il écrit aussi des seuls-en-scène et a un collectif : le Raoul Collectif. Et puis il a fait Le Discours à la nation, une pièce de théâtre qui tourne beaucoup. C'est quelqu'un qui est très investi aussi socialement et artistiquement dans son pays et qui tourne beaucoup à l'étranger.
Et puis Aurore, c'est la petite perle, celle qu'on trouve par hasard et qui incarne à merveille un personnage très complexe - le personnage d'Esther est très difficile à interpréter. Elle le fait avec une immersion totale et est donc parfaite. Pour la connaître un peu, je peux vous dire qu'elle n'est pas du tout comme le personnage du film : c'est une espèce de guerrière du nord, comme Corinne Masiero.
Je pense par conséquent que ce sont des comédiens en devenir, qu'on va revoir plus tard. Et j'ai une qualité de jeu assez exceptionnelle dans ce casting. J'ai travaillé avec des comédiens qui incarnent les personnages dans leur chair, d'une manière absolue, ce qui permet alors les silences. Les personnages existent aussi dans les silences. Mais un personnage qui existe dans les silences, c'est un personnage qui doit être fortement incarné et, ici, j'ai des comédiens qui incarnent très fortement les personnages.

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Mes-sieurs Michael Lonsdale et Max Von Sydow font partie du casting cinq étoiles du film


Pourriez-vous s'il vous plaît évoquer votre rencontre avec Michael Lonsdale, que vous avez eu un plaisir communicatif à retrouver avant la sortie du film à la Cinematek pour un échange avec le public ?

Tout à fait ! Parce que quand Michael Lonsdale parle, il est intarissable. D'abord, il a une voix qui envoute et puis, surtout, il a des anecdotes incroyables à raconter. C'est toute l'histoire du cinéma qui défile quand il parle de Marguerite Duras, de Mocky, de sa vie au Maroc quand il était jeune, de la guerre, de ce qu'il a vécu... On a juste envie de se taire et de l'écouter. Donc j'étais bien moi, ce jour-là, à l'écouter dans mon fauteuil à la Cinematek ! C'était super. Ça aurait pu continuer d'ailleurs. La rencontre avec Michael, c'était comme ça : on rencontre un monsieur, quelque qui dégage quelque chose, qui a une aura très forte, et qui dégage aussi énormément de bienveillance et de douceur. Parce qu'il donne beaucoup, Michael Lonsdale. Il est âgé mais, malgré tout, il fait des conférences, il fait des lectures, il fait des rencontres. C'est quelqu'un qui reste très impliqué dans la vie et donc pour quelqu'un comme moi, c'est important de rencontrer quelqu'un comme lui. Parce que ça me redonne du kick. Ça me relance. Et j'en ai parfois besoin.

Le cinéma français a son acteur espagnol attitré : Sergi López. Le cinéma belge a, lui aussi, son acteur... français cette fois, récurrent : je pense à Serge Riaboukine. Vous jouiez à ses côtés dans Je suis mort mais j'ai des amis, présent aux Magritte et aux César cette année. Ici, vous le dirigez en plus. Un double malin plaisir alors ?

Diriger les amis, c'est toujours plus facile parce qu'on peut tout leur dire. Et puis, on les connaît. Ça permet aussi de connaître leurs failles, de savoir aussi à quel moment ils sont fragiles. De savoir ce qu'il faut faire pour arriver à ce qu'on veut. C'est un plaisir quand on a des amis qui sont de bons comédiens. Évidemment, si on doit faire tourner des amis qui sont de mauvais comédiens et qu'on doit essayer d'en tirer quelque chose, ça ne marche pas bien. Mais quand ses amis sont de bons comédiens, c'est un vrai plaisir de travailler avec eux, tant c'est facile de les diriger.

Votre film est dédié à la mémoire d'Alain Peeters et Didier Toupy, décédés il y a peu. Quels souvenirs gardez-vous de ces deux compagnons de route ?

Alain Peeters, il fait partie de cette famille de cinéma qui est la mienne, celle avec laquelle je travaille depuis le début. C'était notre chef-électro. On l'appelait « le sergent ». Parce qu'un tournage, même si je n'ai pas fait la guerre, c'est un peu comme aller au front : il y a quelque chose de très hiérarchisé, un groupe humain très fort qui doit être uni contre pas mal d'ennemis : les impératifs, les imprévus, la météo, le temps qui passe, etc. Alain Peeters avait ce côté rassurant d'un sergent qui protège ses troupes. Vous voyez : ce mec un peu plus costaud que les autres, qui va au front et qui les protège. On avait besoin de lui donc il nous manque beaucoup. Sa mort a été une vraie déchirure pour pas mal d'entre nous. C'est le premier membre de notre équipe que nous avons perdu.
Et puis Didier Toupy, c'était ma mascotte. On le retrouve dans tous mes films. C'est avec lui que j'ai fait mon premier film : Travellinckx. C'était une figure quasi légendaire à Liège et il est mort à la fin du mixage. J'ai donc perdu deux des amis qui font partie de cette famille parce que j'ai l'âge auquel on commence à perdre des gens. Et donc finalement, le film, qui parle de cette échéance, répond à la question : il faut continuer à vivre pleinement le temps qui nous reste à vivre !

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Jean-Philippe Thiriart

Crédits photos :
- Interview : Sandrine David pour En cinémascope
- Film : O'Brother Distribution